Boubker Largo: La société a puni Hajar Raissouni avant que la justice ne le fasse

02 Oct 2019 à 08:09 Société
Boubker Largo: La société a puni Hajar Raissouni avant que la justice ne le fasse

Le tribunal de première instance de Rabat a condamné la journaliste Hajar Raissouni à une année de prison ferme pour « relations sexuelles hors mariage et avortement illégal ». Alors que sa famille, sa défense et l’opinion publique nationale gardait espoir de la voir libérée, ainsi que ses 4 coaccusés, la justice en a décidé autrement. 

Selon les militants des droits humains et des libertés individuelles, « la justice marocaine a encore une fois déçu ». Les réactions ont immédiatement fusé sur les réseaux sociaux, et continuent de le faire, appelant à la libération des personnes poursuivies dans le cadre de cette affaire, mais aussi à la révision du Code pénal marocain et la dépénalisation des relations sexuelles hors mariages et l’avortement.

« Au Maroc, point de liberté sexuelle », a écrit la féministe Betty Lachgar dans un post Twitter avec une photo où l’on peut lire « Sortez ces juges de nos culottes« .

Pour un autre internaute, « Hajar Raissouni écope d’un an de prison ferme, ainsi que son fiancé. Le médecin, accusé d’avoir pratiqué l’avortement, est quant à lui condamné à deux ans de prison ferme. Voici le prix de l’engagement politique au Maroc. Quelle horreur ».

Depuis l’annonce du verdict, lundi en fin de journée, les réactions se multiplient et un Hashtag #FreeHajar, a largement circulé.

Pour le président de l’Organisation marocaine des droits humains (OMDH), «Hajar raisouni a été punie avant même l’annonce de son verdict. Pourquoi ? Parce que les gens, que soit les journalistes ou les avocats, que ce soit ceux qui la défendent ou ceux qui étaient contre elle, n’ont pas respecté sa vie privée ni son intimité en publiant l’ensemble des informations et données la concernant».

«Et ça, c’est un vrai problème, parce qu’ils l’ont humiliée. Du coup, dans un premier temps elle a été confrontée à cette forme de violence», a-t-il déclaré à Hespress Fr.

Selon lui, «le tribunal devait prendre en considération cette donnée. Parce qu’à la base, quelle est la définition de la sanction ? C’est avertir les gens et altérer leurs actes. Du coup, le tribunal n’a pas pris en compte ce facteur, à savoir que Hajar a déjà été punie par la société avant même l’annonce de son jugement».

En ce qui concerne le verdict, Boubker Largo insiste sur le fait qu’on a une loi, et c’est cette loi qui doit être modifiée. «Nous au sein de l’organisation, on trouve que le jugement était dur à l’encontre de Hajar Raissouni, son compagnon et les autres accusés, si on le compare avec d’autres affaires similaires», estime-t-il.

Outre le fait que l’affaire Hajar Raissouni « a mis à nu les défaillances de nos lois », Boubker Largo considère qu’elle « a eu de la chance puisque c’est une journaliste, elle a été largement soutenue, elle avait des militants à ses côtés qui la soutiennent, la presse nationale et internationale a parlé de son affaire, ce qui n’est pas le cas des centaines de ses semblables dont on ne parle même pas. Si on prend les chiffres annoncés par le ministre de la Justice, il y a 3.000 cas annuellement dans les tribunaux qui concernent les  relations sexuelles hors mariage, ce qui montre clairement que cette loi ne freine pas ce comportement».

«Deuxièmement, la loi sur l’avortement ne freine pas non plus l’avortement au Maroc. Parce que cela se répercute sur les femmes en silence, les femmes pauvres, les femmes qui ne peuvent pas s’exprimer. Pire que ça, ces femmes-là qui se retrouvent dans cette situation n’arrivent plus à rentrer chez elles, et deviennent de fait exposées à l’exploitation et recourent à d’autres moyens pour pouvoir vivre », détaille notre interlocuteur.

Et d’ajouter : « tout cela induit d’autres problèmes, à savoir les victimes d’avortement, les enfants sans parents qui sont jetés dans la rue. Pourquoi on met en place les lois ? C’est pour justement défendre les individus. Mais cette loi ne les défend pas, mais donne suite à plusieurs victimes et les premières victimes sont les enfants. Quand on se retrouve avec 30 et 50.000 enfants sans parents au Maroc, c’est une armée. Et le chiffre s’accentue d’année en année. Même les gens qui se cachent derrière la religion ne connaissent pas l’ampleur de la question. Du coup, on doit surpasser cette loi, et l’occasion est là pour revoir le Code pénal et les engagements du Royaume en ce qui concerne les accords internationaux ».

Boubker Largo rappelle dans ce sens le récent communiqué de l’OMDH, qui a bien souligné qu’une «jurisprudence s’impose au niveau de notre justice. Mises à part les recommandations des instances onusiennes, en particulier les commissions spécialisées dans les droits civils et politiques ainsi que les droits sociaux et culturels, les recommandations nous disent qu’une jurisprudence au niveau de la justice s’impose».

Pour lui, « cette jurisprudence mènera vers le développement de nos lois dans le futur ».

Interrogé sur le fait que la société marocaine reste, tout de même «conservatrice» et refuse la dépénalisation de l’avortement et les relations sexuelles hors mariage, selon «les préceptes de l’Islam», Boubker Largo n’est pas du tout dans cette optique.

«La société où un imam viole des enfants ? Une société qui dispose de 30.000 enfants dans la rue? Est-elle conservatrice ? Non elle ne l’est pas. La corruption et la malhonnête existent dans notre société, et c’est uniquement ce que rapporte la presse, il y a des choses dont personne n’entend parler. Et du coup, cette problématique est fausse. La majorité de nos lois ont été importées de France et elles sont défectueuses. Et tout cela nous pousse vers la révision de nos lois, mais aussi l’éducation sexuelle de nos enfants qui pourront se protéger par eux même par la suite, car la violence a leur encontre est énorme« , conclut-il.

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