Croissance : Prévisions à la hausse pour 2020, mais qu’en est-il vraiment ?

11 Juil 2019 à 10:34 Economie
Croissance : Prévisions à la hausse pour 2020, mais qu’en est-il vraiment ?

Les chiffres du Haut-Commissariat au Plan (HCP), concernant la croissance économique du Maroc, indiquent une variation marquée par une progression en 2018, un recul en 2019 et prévoient une reprise à l’horizon 2020. Cela dit, la situation économique reste assez stable dans l’ensemble, mais cela est loin de vouloir dire que tout va bien.

Le haut-commissaire au plan, Ahmed Lahlimi Alami, a indiqué lors d’une conférence de presse, le 10 juillet, concernant la présentation de la situation économique du pays au titre de l’année en cours, ainsi que la présentation des prévisions à l’horizon 2020.

D’après les données présentées par Lahlimi, l’année 2018 a été marquée par de bonnes performances, en général, au niveau des différents secteurs. Mais cela a vite changé pour l’année 2019, qui devrait se boucler en une « légère » baisse de la croissance économique. Toutefois, le haut-commissaire au plan a fait savoir que les prévisions de l’année 2020 reposent sur un scénario moyennement poussé par les performances de l’agriculture, qui dépend grandement de la situation pluviométrique. Ce sont donc là des prévisions qui sont basées sur une situation assez aléatoire.

Ainsi, l’on devrait s’attendre à une reconduction de la politique budgétaire, notamment le lancement de la deuxième phase de la valorisation des salaires, à une amélioration de la demande mondiale adressée au Maroc, une hausse de la demande intérieure, passant de 2,8 % en 2019 à 3,2 % en 2020 et à une baisse « timide » du déficit budgétaire, qui devrait passer de 3,6 % à 3,5 % pour les périodes citées.

2020 devrait donc inverser la tendance actuelle et marquer un tournant dans l’économie nationale, mais cela ne reste, une fois de plus, que des prévisions qui pourraient arriver, ou ne jamais voir le jour.

Dans ce sens, Hespress FR s’est entretenu avec Omar Kettani, professeur d’économie à l’Université Mohammed V de Rabat, afin de discuter des implications d’un scénario contraire aux prévisions du HCP.

Des perspectives intéressantes… mais encore

Le Maroc attire de plus en plus d’investisseurs qui voient en lui un fort potentiel pour le développement de leurs activités, mais aussi pour la croissance du pays. Le royaume profite d’un amas d’avantages, notamment sa position stratégique qui lui sert de porte d’entrée en Afrique pour les investisseurs étrangers, mais aussi en tant que hub pour les entreprises du continent qui souhaitent s’exporter en Europe. De plus, celui-ci compte dans son arsenal un capital humain important à travers la main d’œuvre et la force de travail, qui n’a rien à envier à ses compères étrangers, dont il dispose. Par ailleurs, les investissements dans le secteur industriel que le royaume compte ne font que renforcer sa position de puissance économique sur le continent africain, chose qui est boostée par son ouverture sur le domaine des nouvelles technologies.

Cela est bien joli sur papier, mais la situation est autre, du fait que le royaume demeure toujours une économie qui dépend de l’agriculture en premier lieu. En effet, Kettani nous a expliqué que ces prévisions ne sont jamais exactes avant la saison des pluies. « La pluie fixe la tendance de la croissance à hauteur de 60 % ou plus. Donc ces prévisions sont basées sur une année pluvieuse moyenne. Cela fait que l’on n’arrive pas à prévoir la croissance économique au Maroc de manière précise, en prenant en considération une année normale dans la campagne, où 40 % de la population du royaume vit. De plus, il faut savoir que c’est la demande qui décide de la croissance, et non pas l’offre », indique le professeur en économie.

En suivant cette réflexion, l’on comprend vite que la demande provient en partie des habitants des villes, mais aussi des campagnards. Ces derniers, contrairement aux habitants des villes, dépendent grandement de la situation pluviométrique pour guider leur capacité de consommation.

« Quand la pluviométrie est bonne, ces 40 % (habitants des campagnes) consomment des services et des biens produits aux alentours des villes, notamment industrielles et agricoles. Lorsque la pluie est faible, la croissance est faible dans ce sens », explique Kettani.

Serait-il donc plus logique de mettre ces prévisions à côté ? Pas du tout, selon le professeur Kettani, qui indique que même si la croissance est bonne au Maroc, il faudrait voir la part qui ira à l’emploi des jeunes et celle qui profitera aux pauvres. « On peut avoir un taux de croissance positif, mais il faut voir si celle-ci profite aux couches sociales moyennes ou faibles. Tant qu’il n’y pas de croissance dans la campagne, je reste sceptique ».

Vers une transition du modèle économique ?

Le Maroc devrait s’orienter plus vers des activités, créatrices de valeur ajoutée, dans l’industrie et les nouvelles technologies. Un constat qui a été fortement appuyé lors des dernières assises de la fiscalité, tenues en mai dernier, mais aussi lors du dernier Conseil de Bank Al-Maghrib, où le Wali de la Banque Centrale, Abdellatif Jouahri, avait indiqué qu’il est temps de s’orienter vers d’autres activités que l’agriculture. Mais sommes-nous actuellement prêts à entamer cette transition ?

Selon le professeur Kettani, l’économie marocaine est en train, grâce aux investissements étrangers, de renouer ses liens avec le secteur industriel depuis l’époque de l’indépendance du royaume. « Le secteur industriel est en train d’être relancé à travers la sous-traitance et par le développement de secteurs telles l’automobile et l’aéronautique. Tout cela est bon, c’est une réussite de l’économie marocaine. Ce qui manque actuellement, c’est le développement des services dans la campagne, car au Maroc, le secteur qui crée le plus d’emplois est indéniablement celui des services », indique Kettani.

En effet, plus de 50 % de la population active au Maroc se trouve dans les services. Cela dit, les services se trouvent en premier lieu dans les villes, ce qui fait que celles-ci s’imposent en tant que créatrices d’emplois par excellence au sein du royaume. La croissance de l’Emploi et la création d’emplois passent donc par le développement des services, et non pas seulement l’agriculture et l’industrie, contrairement à ce que l’on pourrait croire.

Toutefois, une problématique se pose : celle de qui va et qui veut investir dans la campagne. Dans ce sens, Kettani nous a expliqué qu’« À part l’Etat, je ne pense pas que le privé soit intéressé pour investir dans les campagnes. Que ce soit pour la santé, l’éducation, etc., qui va financer le développement de ces projets ? Pour moi, un tiers pourrait être financé par l’État, un tiers par le privé, un tiers par les collectivités, et peut-être un tiers par les sponsors et la société civile ».

Cette situation voudrait tout simple dire que l’évolution de la croissance dépend grandement du développement des campagnes, et non pas tout investir du côté de l’industrie. « Il faut construire des universités, hôpitaux, centres de loisirs, etc., dans les campagnes. L’objectif devrait être donc de transformer certains villages en villes, afin de créer de l’emploi. Settat est l’un des exemples les plus notables dans ce sens. Le problème avec la politique marocaine à ce niveau, c’est que toutes les réformes du secteur agricole visent le secteur agricole, et non pas les services dans le secteur agricole. C’est illogique, dans la mesure où lorsqu’il n’y a pas de pluie, ce sont les services qui devraient prendre la relève dans la campagne. Il n’est pas suffisant de mobiliser des capitaux importants et dire qu’on investit. Investir dans l’industrie est bien, mais ce n’est pas suffisant. Les choix du Maroc au niveau des investissements restent assez capitalistiques, ce qui est malheureux ».

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