Avec Rachid Yazami, l’inventeur de la batterie Lithium -Interview-

08 Juil 2019 à 08:07 Economie
Avec Rachid Yazami, l’inventeur de la batterie Lithium -Interview-

Depuis 1985 Rachid Yazami, mène une carrière irréprochable en tant que chercheur. Couronné de succès à l’internationale, cet inventeur qui a passé de nombreuses années au CNRS en France, dix ans à l’université de Technologie de Californie (Caltech) est l’inventeur de la batterie Lithium, utilisée notamment dans les smartphones.

À l’occasion du Forum économique International Draa Tafilalet, Hespress FR l’a rencontré pour en savoir plus sur son projet dans la région.

Comment expliquez-vous le lien entre Draa Tafilalet et votre projet?

La région Draa Tafilalet, rassemble plusieurs éléments favorables pour créer un écosystème autour des batteries. D’abord il y a les mines, pratiquement tous les minerais qui se trouvent dans la région comme le zinc, le nickel, le manganèse etc. peuvent être utilisés dans des espèces de batteries, pas seulement le lithium mais d’autres batteries, comme le zinc, le nickel. La deuxième chose c’est l’énergie solaire gratuite. Du soleil, il y en a pour peut-être pour 365 jours par an (rires).

Et il y a aussi disons les besoins locaux par rapport aux personnes qui sont un peu éloignées des réseaux, qui n’ont pas d’électricité, les écoles qui n’ont pas d’électricité, des choses comme ça. C’est là où l’on peut créer quelque chose qui peut améliorer la vie quotidienne des gens. Il faut bien aussi créer une petite activité économique qui permet aux gens de gagner de l’argent. Après, tout dépend de l’échelle, on peut imaginer fabriquer de très grandes quantités de batteries un peu comme la Giga factory de Tesla et puis exporter un peu partout au Maroc, en Afrique et au Moyen Orient. Donc c’est un peu tout ça.

Vous avez de grandes ambitions pour la région…

Ah oui, absolument. Je pense toujours grand mais on peut se donner dix ans pour arriver à temps mais on peut commencer par tranches, par étapes, bien sûr. En gros, il faudrait maintenant cinq à six milliards de dollars pour avoir une usine digne de ce nom qui fabrique des batteries au Lithium. Mais on peut toujours commencer par une structure de moins de la moitié d’un milliard de dollars et puis agrandir par la suite.

Comment s’articule cet écosystème autour des batteries?

Quand on extrait un minerai d’une mine, il n’est pas utilisable tel qu’il est, évidemment, donc il faut le transformer, et cette étape crée une activité de chimie, de métallurgie etc. Après il y a toute la partie de fabrication de la batterie elle-même, avec une usine spécifique, des équipements spécifiques. Une fois que la batterie est fabriquée, il faut l’intégrer dans le système ça peut être soit dans des véhicules électriques localement pourquoi pas, dans les maisons.

Imaginez que dans chaque maison se trouve une petite armoire qui contient des batteries, vous avez des panneaux solaires et du coup il n’y a plus besoin de payer pour l’électricité, c’est fini. Ces maisons deviennent totalement indépendantes du service d’électricité.

Ça ne rendra pas service à l’Etat…

Si vous produisez votre propre électricité et vous l’utilisez vous n’avez de comptes à rendre à personne. Par contre l’ONEE ne veut pas racheter l’électricité fabriquée par les particuliers alors qu’en Europe ça va dans les deux sens, et donc, les gens quand ils vendent leur électricité ils récupèrent une partie de leur investissement. Mais ces choses là, peuvent se faire très facilement.

Concrètement vous avez un projet bien ficelé?

Oui je sais exactement ce qu’il faut faire, je connais les partenaires internationaux qui peuvent venir, tout ce qui manque c’est essentiellement le financement. Il peut y avoir des gens qui se rassemblent qui peuvent faire un pool (un groupement, ndlr) d’investisseurs marocains, européens, du moyen-orient, d’Afrique… pour rassembler la somme et puis on pourra commencer. Je sais exactement ce qu’il faut faire.

Il tourne essentiellement autour des énergies et des batteries..

Oui, les batteries sont le centre, c’est le produit qu’on va vendre mais il y a aussi tout ce qu’il y a en amont et en aval, toute la chaîne de production.

Et là vous essayez de trouver des financements?

J’ai frappé à la porte de plusieurs organismes au Maroc. On a pas mal avancé. L’idée c’est de faire un groupement et je suis toujours en train de faire ça. J’ai des réunions programmées toujours autour de ce projet.

Après une brillante carrière de chercheur, qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans l’entrepreneuriat?

Disons que j’ai toujours adoré rencontrer de nouvelles cultures. Quand j’ai été en Amérique, je suis devenu presque américain, en France je suis français , au Maroc je suis marocain. Je m’adapte. L’entrepreneuriat c’est comme entrer dans un nouveau monde. C’est pas comme quand vous êtes dans la recherche scientifique et vous êtes dans un laboratoire vous avez de l’argent de l’Etat, sur des contrats industriels… vous faites une activité qui est très bien cadrée. Et là, vous sortez un peu et vous avez le côté prise de risques. Quand vous êtes entrepreneur, le risque est là, il y a une chance sur dix pour que ça marche. Alors il y a des gens qui n’acceptent pas de prendre de risques, et c’est la majorité des chercheurs qui sont comme ça. Moi ce qui m’a encouragé c’est lorsque j’étais en Californie à l’Institut Caltech, où pratiquement 80% des professeurs sont des entrepreneurs. Ils ont tous, une, deux, trois voire quatre sociétés. Ce sont des prix Nobel qui sont eux-mêmes entrepreneurs.

Comment ça s’est passé pour vous? 

La façon dont ça se passe; vous faites des recherches, vous inventez quelque chose, vous déposez un brevet, et vous voulez valoriser votre brevet (qu’il s’agisse d’un nouveau médicament, un matériau nouveau…). Les brevets ne vous appartiennent pas, vous êtes inventeur vous n’êtes pas propriétaire, c’est l’université qui l’est et, elle veut un retour sur investissement. C’est pour cela qu’elle encourage les chercheurs à mener une activité entrepreneuriale ou alors ils vous disent qu’ils vont donner une licence d’exploitation à une compagnie qui est intéressée. Mais moi j’ai pas envie de donner une licence à quelqu’un d’autre (rires). J’ai commencé comme ça.

Ma première tentative de levée de fonds pour une entreprise a été extrêmement fructueuse et je ne m’y attendais pas. Quand j’avais demandé à la personne qui m’aidait à l’époque à combien estimait-elle une levée de fonds suffisante, elle m’avait répondu « oh mais si tu arrives à 3 millions de dollars c’est bien ». Et, vous savez, nous sommes arrivés à 20 millions, une belle somme qui a été le record historique de Caltech.

Et c’était pour quel projet? 

Ah, top secret! (rires). Non, en fait c’est la nouvelle batterie qui est censée remplacer celle au Lithium. Je me suis dit, quand-même, j’ai inventé une batterie il ne faut pas la tuer donc c’est Samsung qui va la faire, on leur a donné la licence. Je suis allé les voir il y a un an en Corée et ils m’ont dit qu’ils n’ont pas fait grand chose pour l’instant. Ils ont pris la licence au cas où l’un de leurs concurrents commence à faire la même batterie et auquel cas ils vont leur dire que c’est eux qui en détiennent l’exploitation. Il y a aussi la probabilité qu’ils aient investi dans une licence pour éventuellement la revendre, c’est possible.

Avec l’arrivée de votre nouvelle batterie, est-ce que celle au Lithium sera obsolète?

Les batteries au Lithium marcheront toujours. Les batteries au lithium se sont beaucoup développées mais les batteries qui existaient dans les années 80 sont encore là. Les batteries au plomb utilisées dans les voitures, elles datent de 1850 et quelques et elles sont toujours là. Donc moi je pense que nos arrières arrières petits enfants utiliseront le Lithium-ion, on ne trouvera pas mieux.

Vous imaginez que vos deux batteries seront prochainement sur le marché et pourraient se faire concurrence…

Oui c’es absolument possible. Le client est roi, c’est lui qui choisi en fonction des critères qu’il a. Il y a le critère de coût, de densité d’énergie, de sécurité… très important. Justement, celle-là (le nouvelle batterie, ndlr) l’avantage qu’elle a c’est qu’elle est très sûre.

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