Ali Atmane: « La terreur du FLN faisait du polisario une armée de combattants redoutables »

08 Avr 2019 à 08:05 Opinions
Ali Atmane: « La terreur du FLN faisait du polisario une armée de combattants redoutables »

Capitaine des Forces royales air marocaines et vétéran de la guerre du Sahara, Ali Atmane fait partie des plus de 2000 ex-prisonniers de guerre marocains (officier et sous-officiers et hommes de troupe compris) ayant connu les affres de la détention en Algérie. Il a passé 26 ans dans les bagnes du voisin de l’est. Dans cette seconde partie d’interview avec Hespress FR, le retraité des FAR revient sur la nature des revendications qu’il juge « légitimes » des ex-prisonniers de guerre. Ali Atmane nous raconte également ses souvenirs d’avant et d’après sa capture au Sahara, alors qu’il intervenait au champ de bataille avec son F-5. Le statut des prisonniers de guerre, la tournure prise par le conflit du Sahara et la situation de l’Algérie, un pays qu’il ne connait que trop bien sont parmi les autres sujets évoqués. Suite et fin. 

Hespress FR: A chaque fois qu’ils décident de manifester à Rabat,  l’enjeu des ex-prisonniers de guerre au Sahara est de pouvoir observer un sit-in devant le siège de la Fondation Hassan II pour les Œuvres sociales des anciens militaires et anciens combattants. Que représente cet emplacement là ? Et pourquoi pas devant le siège de l’état-major des FAR ?

Ali Atmane: C’est la Fondation Hassan qui s’occupe des retraités de l’armée. C’est normal qu’on manifeste notre mécontentement devant son siège. On aurait bien aimé le faire devant le siège de l’état-major et pourquoi pas aussi devant le Palais royal ? Mais on nous interdit d’approcher ces deux portes. On ne sait pas exactement si Sa Majesté est au courant de notre situation, ou bien qu’on bloque tout.

J’ai personnellement adressé plusieurs demandes d’audiences et de réclamations à Sa Majesté mais il n’y a jamais eu de réponse. C’est que ces demandes là sont interceptées quelques part et n’arrivent pas à destination. On nous a tués poignardés. Chaque fois que nous avons à traiter un problème avec les autorités civiles les responsables nous disent que si on avait fait quelque chose de bien, l’armée serait la première à nous le reconnaître et à nous récompenser. En nous renvoyant à la retraite sans honneurs, notre armée nous a collé une sale étiquette au front. Le Maroc doit réparer ça.

Nous prions humblement Sa Majesté le Roi de reprendre notre dossier pour nous indemniser et pour corriger notre situation. Nos droits sont lésés et je me sens personnellement frustré. J’aurais bien aimé jouir paisiblement avec ma famille du temps qui me reste à vivre. Mais la douleur de l’injustice m’empêche de me taire je crierai jusqu’à ma mort. Il faut que l’Etat-major constitue un comité de sages qui convoque des représentants des anciens prisonniers de guerre pour étudier les possibilités d’indemnisation. Cela nous permettra de sortir de l’impasse. Je suis sûr qu’on y arrivera.

Pensez-vous que votre indemnisation revêt un problème purement financier ?

Avant de sortir de prison j’avais posé la question au délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR, ndlr). « Que va faire le Maroc avec nous maintenant ? Avons-nous des droits bien précis ? », avais-je demandé. Sa réponse à la deuxième question n’était pas affirmative, dans la mesure où chaque pays traite ce problème à sa façon. Le traitement dépend de la maturité de l’évolution du pays donné. Les Américains avaient reçu leurs prisonniers du Vietnam et les ont alignés sur leurs camarades de promotion, sauf pour trois d’entre eux. Parce que tous leurs camarades avaient témoigné contre eux dans des affaires d’intelligence avec l’ennemi. L’Etat, la mentalité et l’instruction des Américains n’est évidemment pas celle des Marocains.

Il y a aussi le pire des cas. Comme lorsque des soldats érythréens avaient investis une île du Yémen et fait des prisonniers de guerre. Le jour où le CICR avait rapatrié ces Yéménites, il était obligé d’opérer de nuit. Parce que les familles des prisonniers les attendaient à l’aéroport pour les lyncher. Ils voyaient en eux une honte pour leur pays, le Yémen. C’est un exemple démontrant que des cervelles de l’âge de la pierre taillée sont encore vivantes à notre époque.

S’agirait-il donc d’une décision à prendre pour que les indemnisations vous soient parvenus. Suffirait-il alors d’une signature pour tout oublier ? 

Je pense que oui. Il suffit que Sa Majesté donne l’ordre bien précis pour que tout soit arrangé. Par contre, il y a eu, depuis notre retour au Maroc, beaucoup de promesses non tenues parce que vides de sens. Etant scientifique et ingénieur de l’aéronautique. Les choses précises sont les plus valables pour moi. Quand j’étais en prison, les journalistes et délégations internationales venaient nous voir. Ils demandaient au Polisario et aux Algériens si nous étions bien traités. Ils leur répondaient devant nous que oui ils restent, « conforme à ce qui est écrit dans le Coran ». Et le livre saint incite en effet à assurer aux prisonniers le meilleur des traitements. Qu’est ce que cela voudrait dire ? Ne pas faire travailler un prisonnier de nuit pourrait rentrer dans cette case. De même que lui donner un morceau de pain.

Mais si on revient à la Convention de Genève du 12 août 1949 relative au traitement des prisonniers de guerre, les choses sont mieux précises. Par exemple, les repas sont déterminés dans les temps, et les officiers ne devraient travailler que s’ils le demandent. Aussi est-il mentionné que les prisonniers doivent être éloignés du champ de bataille. Certains parmi nous, Marocains, furent tués par des bombardements de l’aviation marocaine. Je suis musulman, mais je ne veux pas être traité comme dit le Coran au sujet des prisonniers. Je veux la Convention de Genève. Les algériens ne l’ont pas appliquée. Je ne peux pas m’empêcher de les accuser d’avoir maltraité des humains et d’avoir manqué d’humanisme.

Et si nous faisons une lecture inversée. Est-ce que vous avez une idée de comment le Maroc a traité les prisonniers de guerre adverses, Algériens soient-ils ou du Polisario ?

Un jour à Laâyoune avant mon emprisonnement,  on nous avait ramené des prisonniers capturés dans la région d’Oum Driga. A peine descendus de l’hélicoptère qu’un de nos militaires est parti en courant pour en mordre un et tabasser les autres. Je l’ai rattrapé pour l’empêcher de maltraiter des combattants neutralisés. Ce comportement m’avait scandalisé.

Toujours à Laâyoune en tant que responsable des avions F-5,  je voulais une fois me renseigner sur le déplacement des unités ennemies et j’ai demandé au Gouverneur de l’époque de me ramener les derniers soldats ennemis capturés. On m’avait ramené dix. Je les ai reçus dans mon bureau et leur ai offert du thé qu’ils avaient refusé car je le préparais à ma manière, celle du Moyen-Atlas. Ils avaient aussi refusé de prendre mes cigarettes. Mais je leur posais gentiment les questions tout en essayant de les rassurer. On a discuté ensemble et ils m’avaient procuré les renseignements que je voulais et ils savaient que j’étais correct avec eux. Trois mois après, c’était mon tour d’être capturé. Deux ans après  un manitou du Polisario est venu me voir. Il était accompagné d’une équipe de tortionnaires je m’attendais à être tabassé. Mohamed Ou Mbarek m’a demandé de dire mon nom et la date de ma capture en dialecte Hassani. Il a tiré les autres en arrière avant de leur dire que je suis un homme correct. Plus tard j’ai su que Mohamed Ou Mbarek était gendarme à Layoune et les prisonniers que j’avais reçus à la base aérienne lui avaient dit que je les avais bien traités. Heureusement pour moi. C’est une bastonnade en moins pour moi.

Les tortures que j’ai subies venaient plutôt du fait que je refusais de parler à la radio pour dire du mal de mon pays et insulter notre Roi. Sous la torture j’avais très difficilement fini par parler une fois à la radio et on m’a foutu la paix par la suite. J’ai toujours été mal vu par les dirigeants du Polisario, y compris par ceux qui ont rejoint le Maroc et qui occupent aujourd’hui des postes importants. Je ne les envie pas. Mon pays sait ce qu’il fait. Mais je demande qu’il soit plus juste avec nous, ex-prisonniers de la guerre du Sahara.

Plus de dix ans après le cessez-le-feu, les prisonniers Marocains ont été libérés, mais encore, au compte goûte. C’est pareil pour les prisonniers adverses détenus par les FAR ? 

Absolument pas. D’abord, le Maroc n’a pas capturé beaucoup de prisonniers. Les Algériens capturés étaient de 104 dans la bataille d’Amgala, par le regretté colonel Ben Othmane, en plus de quelque uns un peu partout au Sahara. Ils avaient été libérés bien avant le cessez-le-feu. En 1987, il y a eu un échange d’une centaine de prisonniers. Il y a eu ensuite, en 1994, la libération d’un groupe de sahraouis qui voulaient rejoindre le Polisario. Ils ont fini par le regretter, ces imbéciles (rires). Après cela, le Maroc n’avait plus de prisonniers de guerre. Si l’on se fie au droit international, on devait être relaxés juste après la cessation des hostilités actives, soit en 1991.

Comment expliquez-vous ce retard de plus de dix ans ?

Les Marocains qui ont négocié le cessez-le-feu ont placé ce qu’ils appellent l’échange de prisonniers après l’arrêt définitif des listes électorales pour le référendum d’autodétermination. Une chose qui n’arrivera évidemment jamais. Pour moi, ces Marocains sont des criminels. Ils doivent normalement passer en justice et être condamné. Je ne sais pas qui étaient ces négociateurs. Ce que je sais, par contre, c’est que le droit international humanitaire précise bien la libération des prisonniers après le cessez-le-feu et leurs conditions de vie en captivité. Ce que nous avons vécu et continuons de vivre est malheureux.

Gardez-vous espoir en une issue favorable pour vous et pour les plus de 2000 ex-prisonniers de guerre Marocains ?

Bien sûr que j’y crois toujours. Il suffit d’un ordre de Sa Majesté et d’une volonté ferme de mettre fin à cette souffrance. En termes de comptabilité, ça ne coûtera pas énormément cher. Notre façon de voir les prisonniers de guerre n’est pas comme celle du Yémen ou celle des Etats-Unis, comme je vous l’avais expliqué. Notre pays a une culture nettement plus avancée que celle des premiers et nous sommes bien en retard par rapport aux seconds.

Régler le problème des prisonniers de guerre en les alignant sur leurs promotions respectives serait une façon d’encourager les militaires à se faire prisonniers en cas de guerre, pourront rétorquer certains. Convient-il de prendre le problème de cet angle là ?

Je leur réponds que si vous pensez que le nationalisme des Marocains est si bas, c’est qu’il y a urgence pour savoir comment des officiers instruits puissent jeter les armes pour se faire capturer. Ce n’est pas vrai. Leur thèse ne tient pas. Il m’est arrivé d’avoir sous mes ordres des soldats qui n’exécutaient pas leur mission dans les règles de l’art. Je les signalais sans les maltraiter, sans sortir du cadre des punitions prévues par l’armée. En revenant après être capturé, je les ai trouvé colonels. C’est eux maintenant qui peuvent m’engueuler. Heureusement qu’ils ne le font pas.

Retournons à l’actualité. La deuxième table ronde consacrée au conflit du Sahara s’est terminée avec l’accord de toutes les parties à poursuivre le dialogue. Nous aimerions avoir l’avis d’un haut gradé qui a fait la guerre. Que reste-t-il encore pour que l’intégrité territoriale marocaine soit reconnue dans le cercle des nations ?

Depuis que j’ai vu les perturbations en Algérie, je suis très optimiste. Notre problème, ce ne sont pas les Marocains qui vont le régler, car ils n’en sont malheureusement pas capables. Mais les algériens sont un peuple brimé, écrasé par le FLN. Ils en ont marre. Aujourd’hui, ils ont réussi à écarter un légume qui se présentait comme président de la république. La population reste consciente qu’il n’y est pour rien non plus, mais que c’est le système qui est derrière lui qu’il convient d’écarter. Si les algériens arrivent à écarter le FLN du pouvoir, je pense que les nouveaux dirigeants seraient capables de régler le problème avec le Maroc.

Cela voudrait dire que vous êtes persuadé que le Polisario n’y est pour rien dans la persistance de ce conflit ?

Le Polisario n’existe pas. C’est une illusion. J’ai vu ses dirigeants lorsque j’étais aux bagnes algériens. Une fois, on m’avait introduit au bureau de leur secrétaire général qui était à l’époque Abdelaziz qu’on appelle le Marrakchi. Il m’avait fait asseoir à terre alors que je souffrais d’une fracture au pied. J’étais donc assis, à même le sol, comme un chien, pendant que lui se tenait sur un fauteuil. Quand un lieutenant algérien est rentré, il s’est levé pour lui céder la place.

Au cours de mes 26 ans de détention, et bien loin de Tindouf, j’ai aussi fait la prison à Blida, à Alger, à Boufarik et à Boughar. Au cours des interrogatoires, les haut-gradés algériens me disaient « tu crois qu’il y a un front Polisario qui guerroie contre vous ? Non. Il n’y a que nous pour vous écraser la gueule au Sahara ». Ils étaient fiers de me dire cette vérité. Car en effet, dans le camp de Tindouf, lorsqu’un algérien arrive, tout le monde s’écrase. C’est la terreur qui a fait du Polisario une armée de combattants redoutables à l’époque. Car celui qui reculait se faisait liquider. Je me suis longuement épanché sur cette question dans mon livre «Prisonnier de guerre dans les bagnes de l’Algérie et du Polisario».

Et pour la confidence, j’ai reconnu, pas plus tard qu’hier, à la télé un de ceux qui m’interrogeaient. Il porte maintenant un grade de général. C’est pour cela que je considère que si le FLN est écarté, nous résoudront notre problème avec l’Algérie. Les frontières seront rouvertes et on se retrouvera entre peuples frères. J’ai beaucoup souffert là-bas mais je ne garde pas une rancœur aveugle envers ce peuple.

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