Rabat: la folle matinée des ex-prisonniers de guerre au Sahara

03 Avr 2019 à 17:36 Société
Rabat: la folle matinée des ex-prisonniers de guerre au Sahara

Venus de différentes régions du royaume, une centaine de soldats ex-prisonniers de guerre au Sahara, accompagnés de leurs familles se sont rassemblés une énième fois pour demander leurs indemnités. Leur mouvement de foule a provoqué un arrêt de circulation dans l’une des principales avenues du centre-ville de la capitale. Immersion.

Matinée du mercredi 3 avril, au parc donnant sur le musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain. Un essaim d’hommes, de femmes et d’enfants se rassemblent par petites grappes en discutant.

Du nord, de l’Atlas ou du sud du pays, les dialectes utilisés témoignent de la diversité des personnes déplacées. Ce sont des vétérans des Forces armées royales (FAR), ex- prisonniers de guerre au Sahara. Les R’batis se sont tristement habitués à leur présence dans le centre-ville. Notamment devant le parlement, il leur est arrivé d’observer plusieurs mois de sit-in au cours de ces dernières. Depuis le retour à la mère patrie en petits groupes à partir de 2002, ces retraités de l’armée se disent lésés, marginalisés.

Héros sans gloire 

Ils ont porté les armes et défendu l’intégrité territoriale sur le front. Et aujourd’hui, s’inquiètent-ils des disparitions de leurs frères, morts sans bénéficier des indemnités qu’on leur avait promises à leur retour des geôles algériennes. Le sort de leurs enfants n’est pas en reste. Se rapportant aux services rendues à la Nation, les modestes retraites dont ils bénéficient ne leur permettent pas d’assurer une éducation, ni une vie décentes aux leurs, disent-ils.

Plus de 15 ans après leur libération, le cahier revendicatif des ex-prisonniers n’a presque pas bougé d’un iota. Leurs doléances sont faites de demande de réparation, de restitution matérielle et d’indemnisation sur  la durée de détention, avec la délivrance d’une carte attestant le statut de pupilles de la Nation pour les orphelins.

« Étrangement, tout le monde reconnaît la légitimité de nos revendications, mais malheureusement rien n’a  été réalisé, crie l’un des soldats rescapés des camps de Tindouf, lisant sur une feuille de papier un discours enflammé, notre patrie nous a abandonnés à un moment où nous en avions désespérément besoin ».

Parmi les femmes présentes, nombreuses sont veuves. Benar Mouna, l’une d’elles, explique que la pension de retraite de son homme, mort il y a cinq ans, ne lui est pas encore délivrée. « Mon mari avait été blessé à des endroits sensibles de son corps au cours de sa détention chez l’ennemi. Et on m’explique qu’aucune retraite ne me sera versée car je n’ai pas d’enfants. C’est complètement absurde », raconte la quinquagénaire. Sur toutes les lèvres, on entend parler d’ « oubli », de « marginalisation », de « non reconnaissance » et surtout de « précarité ».

« El gouddam ! » (En avant) 

Faisant partie des porte-paroles, le sous-officier Samir Abdallah suggère à ses compagnons d’armes et à leurs familles d’attendre qu’un émissaire de l’état-major des FAR vienne les inviter au dialogue. « Nous n’avons plus rien à attendre. Nous irons nous même réclamer nos droits ! », rétorque l’assistance. L’homme, visiblement révéré par les siens, ne peut contenir le mouvement.

Sous le regard incrédule des éléments des Compagnies mobiles d’intervention (CMI) et des Forces auxiliaires, la foule traverse le boulevard Moulay Hassan et se déverse sur le flan sud de la mosquée Sounna. Un seul mot d’ordre est prononcé, alors que des manifestants, jonchant le sol : « nous ne retournerons pas cette fois-ci. C’en est assez ! ».

La centaine d’ex soldats et leurs familles occupent ainsi l’intersection entre l’avenue Yaacoub El Mansour et la rue Moulay Abdelaziz. Ledit emplacement n’est autre que le siège de la Fondation Hassan II pour les Œuvres sociales des anciens militaires et anciens combattants (OSAMAC). Voie paralysée, présence renforcée des forces de l’ordre pour empêcher toute progression des marcheurs et appels à l’intervention du roi… la tension monte d’un cran.

Tirs fraternels

« Notre patrie nous a renié, au moment où nous avons enfin pu la serrer dans nos bras », philosophe l’un des vétérans, en béquilles. « Nous avons passé des mois entiers devant le parlement, rencontré le Chef du gouvernement, des hauts gradés. L’ex Wali de Rabat Hassan El Amrani avait signé un compromis avec nous. Mais nous ignorons où sont passées nos indemnisations », revient à la charge le sous-officier Samir Abdallah.

« C’est nous, soldats, qui avons rendu à la patrie Omar Hadrami, Brahim Hakim, Ayoub Ould Lahbib (des fondateurs du Polisario qui ont rejoint le royaume du Maroc, NDLR) » ajoute le sous-officier. L’homme, transformé en porte-parole, prie les siens de garder leur calme en attendant la venue d’un messager les invitant à discuter. Il se désole du sort infligé à ses semblables, et rappelle quelques douloureux souvenirs de détention.

« Captifs, le chef des mercenaires Abdelaziz El Marrakchi nous disait mot pour mot: Vous dormirez sous des cartons le jour où vous retournerez dans votre pays », lance- t-il. Ceux ayant assisté à cette déclaration assassine de l’ex chef du Polisario, hochent la tête, sans piper mot. La foule ne se disperse pas. Entourant les manifestants, les forces de l’ordre se contentent de s’assurer qu’aucune progression ne s’opère. Il est maintenant midi passé, sans qu’aucun véhicule ne puisse emprunter l’avenue Yaacoub El Mansour. Un des principaux artères du centre-ville est complètement bouché.

Contacté par Hespress FR cette après-midi, l’orateur Abdallah souligne : « Nous avons décidé de veiller dans la rue. le Pacha est venu poliment nous demander de libérer l’accès et nous avons répondu que nous ne bougerons pas avant de délivrer notre message ».

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