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[Mustapha ANTRA](https://fr.hespress.com/public_author/Mustapha+ANTRA "Articles par Mustapha ANTRA")mercredi 4 février 2026 - 22:10

**Dans le contexte marocain, le terme « élite » n’est pas anodin, mais constitue une porte d’entrée pour poser une question fondamentale : qui gouverne ? Selon quels critères ? Et dans l’intérêt de qui ? Le concept d' »élite », tel qu’il est défini dans les sciences sociales, est un concept relatif et mouvant, qui évolue en fonction des contextes historiques, des modes de répartition du pouvoir et de la richesse. Cependant, ce qui retient l’attention dans l’expérience marocaine, c’est l’écart flagrant entre les critères déclarés pour constituer les élites et les critères réels régissant l’accès aux postes de décision.**

En théorie, l’élite devrait se fonder sur la compétence, le mérite et la capacité à créer de la valeur ajoutée, tant sur le plan matériel que symbolique. Dans la pratique toutefois, les critères de parenté, de proximité, de loyauté et d’appartenance à des réseaux d’influence restent déterminants pour constituer la *« classe supérieure »*. L’élite passe ainsi d’une structure sociale ouverte et renouvelable à un cercle fermé qui se reproduit à l’aide des mêmes outils, avec des changements mineurs qui n’affectent pas le fond.

Tout au long de l’histoire moderne du Maroc, l’héritage familial et le prestige social sont restés les principaux facteurs d’accès au pouvoir et à la richesse. Avec l’expansion de l’État moderne et l’inflation de ses appareils, cela n’a pas conduit à une démocratisation de l’élite, mais plutôt à un élargissement du cercle des rentes et à la création d’une nouvelle élite fonctionnelle née non pas de la compétence, mais du clientélisme, du favoritisme et de la culture de la complaisance. Des élites parasites et artificielles, dans lesquelles les postes à responsabilité sont devenus des récompenses pour la loyauté, et non plus le fruit du mérite.

Dans ce contexte, il est difficile de parler d’une élite unique et unifiée, mais plutôt d’élites multiples en apparence, mais fondamentalement homogènes. Il s’agit d’élites politiques, financières, administratives et culturelles qui semblent indépendantes en apparence, mais qui sont en réalité profondément liées entre elles par un réseau d’intérêts entremêlés fondé sur l’échange de services, le mariage de l’argent et du pouvoir, ainsi que sur la protection des privilèges. Lorsqu’elles divergent, leurs désaccords ne portent pas sur l’intérêt général ou les choix stratégiques, mais sur la manière de se partager le pouvoir au sein du cercle lui-même.

Dans son analyse classique du système politique marocain, l’auteur américain John Waterbury souligne que l’élite ne se forme pas selon une logique de mérite ou de supériorité sociale, mais selon un réseau de relations et d’allégeances organisé autour du centre du pouvoir. Au lieu de permettre la formation d’une élite indépendante et capable de prendre des décisions, le système multiplie les élites et contrôle leurs équilibres, garantissant ainsi leur dépendance permanente vis-à-vis du centre du pouvoir. En ce sens, l’élite est davantage un acteur gouverné qu’un acteur gouvernant, auquel on accorde une marge d’influence et des privilèges limités, en échange du respect de règles tacites fondées sur la loyauté et l’évitement des conflits.

Dans son célèbre ouvrage *« Le Prince des croyants : la royauté et l’élite politique marocaine »*, Waterbury affirme que cette logique, fondée sur l’assimilation plutôt que sur la rotation, relègue la compétence au second plan. Celle-ci n’est invoquée que de manière circonstancielle et ne constitue pas un critère structurel dans la formation des élites. Même lorsqu’elles émergent en dehors des cercles traditionnels, les nouvelles élites ne peuvent perdurer que si elles acceptent de s’intégrer au système existant, avec ses relations clientélistes et sa répartition stricte du pouvoir et des rentes. Ainsi, les postes à responsabilité deviennent davantage des mécanismes de reproduction de la loyauté que des espaces de fabrication de politiques publiques.

Si, historiquement, la notion d’élite au Maroc reposait essentiellement sur l’héritage et la lignée, ce qui conduisait automatiquement à l’accumulation de richesses et à l’accès à des postes influents, les critères de compétence, de persévérance et de diligence ont été largement écartés des considérations sérieuses ou invoqués de manière formelle sans servir de base à une véritable ascension sociale ou à une autonomisation.

En effet, le système de clientélisme et de favoritisme, associé à une culture de complaisance et de loyauté prédominante depuis plus de quatre décennies, a remodelé les mécanismes d’ascension sociale et politique, faisant de l’appartenance politique, tribale, ethnique ou linguistique un passage quasi obligatoire pour accéder aux positions privilégiées.

Dans ce contexte, des formes d’enrichissement rapide, souvent de nature purement rentière, se sont développées au sein des institutions publiques, par le biais de nominations ne répondant pas aux critères de mérite requis, de rémunérations arbitraires et injustifiées, de corruption généralisée, d’accaparement des concessions dans les transports terrestres et maritimes, d’exploitation des carrières et des richesses naturelles, ainsi que de dons en nature et de délégations de pouvoirs. Une complaisance systématique à l’égard des entités qui se voient attribuer les grands marchés publics, directement liés au nerf de l’économie nationale et au sort des individus et des collectivités, a également été observée.

Le plus grave dans ce modèle est qu’il rend la compétence confuse et indésirable, ce qui est le cas dans de nombreuses institutions. La personne compétente, qui n’est pas protégée par un réseau d’influence, est souvent exclue ou confinée à des postes subalternes. Elle est également contrainte de s’aligner sur la logique de la corruption si elle veut rester en poste. Ceux qui refusent cela restent à l’écart du « club », quelles que soient leurs connaissances ou leur expérience. Ainsi, au lieu d’être un lieu où l’on honore la compétence et l’expérience, et où l’on préserve l’esprit, l’élite devient un espace qui repousse les esprits et réprime leur potentiel.

La corruption n’est pas ici un écart occasionnel, mais une condition implicite à la continuité, car il est difficile d’imaginer une élite qui a accumulé richesse et pouvoir en l’absence de logique de rente, de complaisance, d’intégrité et de transparence. C’est pourquoi, lorsque le discours de la réforme est abordé, il est souvent vidé de son sens, car ceux qui sont censés le mener sont précisément ceux qui profitent de la situation actuelle.

La question de l’élite au Maroc n’est pas seulement morale, elle est aussi politique et de développement par excellence. Elle porte sur la manière dont les ressources communes sont gérées et sur le droit de la société à ce que les responsabilités soient confiées à ceux qui sont en mesure de la servir, plutôt qu’à ceux qui ont accès aux centres de décision. Elle concerne également le droit des générations futures à un État qui ne repose pas sur les privilèges, mais sur la justice et l’égalité des chances.

Pour briser ce schéma, il ne suffit pas de remplacer certaines personnes par d’autres, mais il faut changer les règles du jeu elles-mêmes : la logique de nomination, les mécanismes de responsabilisation et les critères d’accès aux responsabilités. Sans cela, parler d’élite reviendrait à simplement renommer une réalité ancienne caractérisée par un pouvoir immérité, une richesse non productive et une responsabilité sans obligation de rendre des comptes.

Nous abordons le thème de l’élite en ayant conscience que le Maroc est confronté à des défis majeurs, tant sur le plan international que régional et national, et que ces défis mêlent des dimensions économiques, sociales, politiques, diplomatiques, voire sportives. L’un des plus importants est sans doute la mise en œuvre du projet d’autonomie dans la région du Sahara, une question qui a accaparé le temps politique et le développement de notre pays pendant près d’un demi-siècle. Cette situation impose une mobilisation générale des compétences nationales capables de l’accompagner et de le défendre avec efficacité et efficience.

Ce contexte impose nécessairement une révision radicale des règles du jeu qui ont régi le processus de sélection et de rotation des élites, d’autant qu’une partie de ces élites a profité du *« système des récompenses et des privilèges »* pour servir davantage ses intérêts particuliers que l’intérêt général, selon le professeur Abdellatif Agnouche.

Cette situation a donné naissance à une élite artificielle, constituée selon des critères qui ne sont plus valables au vu des profondes transformations qu’a connues le pays. Cette élite a consommé plus qu’elle n’a produit, n’a apporté aucune valeur ajoutée réelle et certains de ses membres se sont même livrés à des pratiques de rente, de manipulation et de corruption sous toutes leurs formes.

Le Maroc a aujourd’hui un besoin urgent d’une nouvelle élite, une élite fondée sur les critères de compétence, d’expérience, d’intégrité et de patriotisme sincère, qui place le service de l’intérêt général au cœur de ses fonctions, considérant cela comme une condition essentielle pour relever les défis actuels et créer un horizon politique et de développement plus juste et plus efficace.

*\*Docteur en Sciences politiques – Chercheur universitaire*

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