Ahmed Adghirni: Je ne considère pas que la cause amazighe fait l’objet de convoitise

11 Juin 2019 à 12:17 Politique
Ahmed Adghirni: Je ne considère pas que la cause amazighe fait l’objet de convoitise

Dans une interviewa accordée à Hespress, Ahmed Adghirni, l’avocat, écrivain, homme politique et un militant des droits de l’Homme, traite de différents sujets relatifs au Mouvement Amazigh dans sa relation avec le pouvoir marocain. Le président du Parti démocratique Amazigh, dissous après son interdiction par le ministère de l’Intérieur, suite à une décision judiciaire en 2005, livre son point de vue sans équivoque.

Hespress: Au début, comment expliquez vous le passage de la cause Amazighe d’une phase de rejet à une phase de convoitise ?

Ahmed Adghirni: L’histoire de la prise en considération de Tamazight est passée par plusieurs phases durant le siècle dernier. Après l’indépendance du Maroc, l’arabisation et la francisation se sont propagées d’une manière significative. C’est là où l’Etat et les partis politiques marocains ont, en effet, rejeté Tamazight en tant que civilisation, langue, et Histoire. Le pays était entré dans une politique d’arabisation qui avait touché l’Administration et l’enseignement, puis la société.

Mais au cours des années 1980, une nouvelle phase a effectivement pris place. La jeunesse arabisée dans les écoles depuis 1956 a surgi sur la scène, et c’est de cette pression qu’un mouvement et une renaissance de Tamazight ont pu voir le jour. Les générations qui ont porté cette lutte ont essayé de réhabiliter politiquement Tamazight.

Jusqu’en 2011, l’enjeu pour elles était de transpercer le mur de l’arabisation généralisée. Ces générations ont pu engranger des victoires, malgré la main de fer imposée par l’Administration, les partis politiques et le Palais, et imposer un changement dans les politiques publiques exercées jusque là.

Depuis 2011, nous vivons une phase de percée de Tamazight dans la société et dans l’Etat car je ne considère pas que la cause amazighe fait l’objet de convoitise. Ce sont les générations actuelles qui ont réussi à percer dans le domaine sécuritaire, dans l’armée, l’administration, les partis politiques et les syndicats. Leur exercice de pression est désormais appuyé par une production scientifique, littéraire, médiatique et par les relations internationales. Imazighen ont rejoint le bloc des peuples opprimés. Il ont, eux aussi, institué leur Congrès mondial (le CMA, ndlr), à l’instar de nombreux mouvements dans le monde revendiquant leur langue et leur identité.

La percée dont je décris les contours a touché les relations internationales à partir de 1993, année où des délégations nord-africaines se sont dirigées aux Nations Unis pour intégrer Tamazight dans le domaine des Droits de l’Homme.

C’était à une époque où ce domaine était exclusivement lié à l’arabisme et où tous ces mouvements étaient hors de la portée des investisseurs et des riches. Jusqu’aux toutes dernières années, le mouvement amazigh était celui des pauvres, y compris les chômeurs, les étudiants, les cadres de la classe moyenne, des artistes et poètes. Toutes ces représentations sociales n’avaient rien de capitaliste dans leur démarche, et c’est ce qui a constitué, à mon sens, un véritable manque.

Dans l’état actuel des choses, l’adoption du discours de la cause Amazighe peut-il s’apparenter à de l’opportunisme ?

La pression amazighe s’exerce sur les partis politiques. Ils ont été infiltrés par des intellectuels et des jeunes ayant travaillé dans le cadre du mouvement estudiantin ou travaillant dans les médias. Dans ce cas, je ne pense pas qu’il s’agit d’opportunisme. Mais certains capitalistes essaient de traiter avec Imazighen, selon une logique de Marché. Les partis sont, quant à eux, sous la pression du vote électoral. Par exemple le Mouvement Populaire (MP) est l’extension du courant des « bérbéristes » qui ont soutenu la politique d’arabisation et d’islamisation de l’Etat, tout en portant des slogans et en affichant des bannières amazighes.

Vient ensuite le PPS qui, de gauche, classe Tamazight dans la culture populaire, et ne parle pas la culture amazighe.
La transformation actuelle intervient après la mise en place d’un puissant mouvement de protestation, jusqu’à arriver au point où toute mobilisation faite en l’absence d’Imazighen manque d’enthousiasme.

La structure partisane au Maroc ne peut pas sortir du cadre de la politique du Roi. Et l’opportunisme dans ce cas est de faire plaisir au Roi, puisque les partis exécutent ses instructions. C’est la conciliation entre le service du Makhzen, la prise en compte de la pression populaire et la gestion du mouvement de contestation qui s’est développé à un niveau supérieur en Afrique du Nord. Les Touaregs (au nord du Mali) ont créé un État lorsqu’ils ont trouvé un exutoire. La Kabylie dispose d’un gouvernement autonome et Imazighen de Libye contrôlent désormais leurs terres et possèdent une armée.

Toujours dans le contexte actuel de raffermissement des revendications, qu’attendent, selon vous, Imazighen du roi Mohammed VI ?

La relation entre Imazighen et la Monarchie a commencé par le pari fait sur Mahjoubi Aherdane (fondateur du MP) et son groupe dès la fin des années 1950. Hassan II a parlé bien ensuite de la publication des journaux en dialectes Amazighs.

Depuis ce temps, Imazighen ont également pénétré, et avec expressivité, dans le palais royal , mais la relation étroite a suivi l’intronisation de Mohammed VI. La présence à ses côtés de conseillers comme Abdelaziz Meziane Belfkih et Hassan Aourid signifiait que la nouvelle Monarchie n’avait pas l’intention de s’embrouiller avec Imazighen. Elle se demandait plutôt est-ce que Imazighen avaient un problème avec le palais royal.
Les réunions avec ces conseillers se sont terminées par le discours d’Ajdir en octobre 2001 et la création de l’Institut royal de la culture Amazighe (IRCAM la même annaée). La Monarchie souhaitait qu’Imazighen restent dans le cadre culturel, dans un sens qui n’est pas égal à une civilisation, à un peuple, voire à un simple parti dont elle a interdit la création. Mais au cours de la séquence du 20 février, Tamazight est devenue l’horizon qu’il fallait constitutionnaliser.

La dialectique « Tamazight pouvoir » ne cesse d’être soulevée dans les milieux intellectuels. Comment la voyez-vous? Pensez-vous qu’Imazighen soient absents du pouvoir?

D’un constat historique, le peuple marocain tout entier est Amazigh. Ibn Khaldoun a écrit à la fin de la période Mérinide (XVe siècle) à propos de la fin de l’influence politique arabe au Maroc où a été créé un État Idrisside: Lorsque les armées arabes sont entrés en Afrique, elles se sont mélangées à l’amazigh et ont abandonné l’usage de leur langue.

Les Arabes se sont mêlés aux populations d’Afrique du Nord et ont souffert d’un problème linguistique impactant la politique et le concept d’État: le Maroc est officiellement un pays arabe, membre le la Ligue Arabe. Et le Makhzen ne dispose pas d’une vision touchant la présence d’Imazighen dans l’Etat.

Même si Ibn Khaldoun qui est une référence en la matière ne parlait dans ses écrits que de « pays Amazighs » et n’a jamais fait référence à un quelconque État arabe dans le nord de l’Afrique. Nous pouvons remonter jusqu’aux Idrissides  (du VIIIe et Xe siécle) pour rappeler que Kenza, l’épouse d’Idriss Ier, père d’Idriss II était Amazighe.

Pourquoi avoir échoué cependant à fonder un parti dont le nom relève le caractère Amazigh ?

Le point sensible est de savoir si le Makhzen peut reconnaître, ou non, un parti Amazigh. En fait, le parti fonctionne sans récépissé des autorités ni autre autorisation juridique.
Imazighen occupent la scène avec force. L’enjeu est celui des rapports de force pour que l’une des parties reconnaisse l’autre. Nous augmentons la pression après la réalisation de certains acquis, mais à ce moment précis, il n’y a pas d’interlocuteurs, juste des manipulateurs. Ce qui est le signe d’une politique ratée. Le Makhzen veut s’accaparer l’arène politique. Les privilèges, mondanités et pots-de-vin, ne peuvent pas durer.

Estimez-vous que le Parti est quelque chose d’inévitable pour Imazighen ?

Jusqu’à présent, toute l’expérience du parti reste dans le cadre des « berbéristes », que le Makhzen a rajeuni depuis la fondation du parti amazigh en 2005. Le PAM est apparu et a repris nos programmes. Mais, l’essence de notre politique veut que quiconque qui voudrait rendre sienne le drapeau et le programme est le bienvenu.

Il y a un conflit politique ouvert, la question du parti est toujours à l’ordre du jour et la contribution d’Imazighen dans la gestion de l’État est également mise en avant après la publication de nombreux programmes, ajouté au puissant mouvement de protestation.

Dans de nombreux livres que vous avez écrits, vous faites allusions à l' »Etat Amazigh ». Pourrez-vous nous expliquer en quoi cela consiste.

L’Etat amazigh existe dans l’Histoire, ce n’est pas moi qui l’ai découvert ou inventé. La référence de l’arrivée d’un individu du l’Arabie pour enseigner aux habitants du Maroc la construction d’un Etat trivial est complètement fausse. Imazighen ont créé leur propres Etats depuis des milliers d’années, cohabitant avec les Grecs, les Pharaons et les Romains. Comment oublier la Numidie,  les rois Massinissa ou Jughurtha sous prétexte qu’ils ne sont pas considérés à leur juste valeur dans l’Histoire officielle?

L’Etat arabe n’a jamais existé. Les dynasties qui se sont succédé n’ont jamais porté ce qualificatif. Même dans l’histoire des Alaouites, les fondateurs de cet Etat, ils n’ont jamais dit appartenir à l’Etat arabe. C’est la Constitution de 1962 qui a traité de cette question pour la première fois, dans le contexte caractérisé par la création d’un Etat arabe en Egypte par Gamal Abdel Nasser, et pour cautionner la thèse du Mouvement national.

À la lumière de la reprise du procès en appel des militants du Hirak, où va le dossier selon votre point de vue?

Le Makhzen vit de graves contradictions. La grâce royale a été émise tardivement pour certains activistes après de longs séjours dans des prisons, sous la torture, comme ils ont déclaré devant le juge. Ce qui démontre qu’il y a un retard de compréhension de la réalité. L’arrestations de ces rifains et leurs répartitions dans différentes prisons a eu des conséquences fâcheuses. La désignation de 5 ministres rifains et la réélection de Hakim Benchamach à la tête de la Chambre des conseillers n’a pas eu d’effet sur les habitants de cette région.

Peut-on, en fin, avoir votre avis sur deux personnalités connues: Nasser Zefzafi et Mohamed Chafik?

Je pense que Nasser Zefzafi a fait sortir la société marocaine du marasme qu’elle connaissait. Il a pu rassembler tel un messie, bien que je ne crois pas en cette idée, la jeunesse en la mobilisant. De ce fait, il restera un leader intègre car il a refusé de vendre la cause qu’il défend.

Mohamed Chafik a travaillé dans le cadre du berbérisme aux cotés de Hassan II. C’est un ancien du collège d’Azrou qui a été recteur du Collège royal. C’était l’enseignant du roi Mohammed VI, de Fouad Ali El Himma et de Yassine El Mansouri. Il a pu servir aussi bien le Makhzen que la cause Amazighe.

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