Mehdi Alioua : La répression n’est pas une solution à la migration clandestine

04 Oct 2018 à 08:00 Société
Mehdi Alioua : La répression n’est pas une solution à la migration clandestine

Les mois d’août et de septembre ont été marqués par de nombreux épisodes « choquants » qui ont mis en lumière, une fois de plus, la situation migratoire préoccupante que vit le royaume. Des milliers de subsahariens ont été transférés vers les villes intérieures du Maroc, et des expulsions vers es pays d’origine ont commencé depuis quelques semaines.

Hayat Belkacem, jeune Marocaine en quête d’un avenir meilleur, a été tuée accidentellement, lors d’une opération de lutte contre l’immigration clandestine de la Marine royale, alors qu’elle tentait de rejoindre l’Europe à bord d’une embarcation clandestine. Cette situation fait que de nombreuses questions restent en suspens.

Dans ce sens, Hespress FR a contacté Mehdi Alioua, sociologue spécialiste de la migration, enseignant-chercheur et ancien président du Groupe antiraciste d’Accompagnement et de Défense des Étrangers et Migrants (Gadem) afin d’avoir une analyse complète sur la question de l’immigration clandestine au Maroc.

Hespress FR : Quelle est votre analyse de la situation migratoire actuelle ?

Mehdi Alioua : Les autorités marocaines ont pris la décision de la « fermeté » aux frontières Nord, au risque de produire de la violence et des victimes, de stopper l’évolution de la nouvelle politique migratoire et de l’intégration, mais aussi d’affaiblir la diplomatie marocaine en Afrique. Jusqu’à présent, il y avait une certaine tolérance, et les forces de l’ordre se concentraient sur les frontières des enclaves espagnoles de Sebta et Melilla. Il y avait des débordements, mais il faut comprendre aussi que nos policiers ont une mission compliquée et font face à des personnes désespérées qui tentent de passer en force dans ces enclaves.

Mais cet été marque une rupture, un changement de stratégie, un retour de la matraque systématique et cela est très préoccupant. Beaucoup de migrants subsahariens installés dans notre pays et qui vivent en paix avec nous ont peur maintenant. Certains ont été traumatisés par la violence de cet été. Ils ont peur que les Marocains finissent par les rejeter et qu’à leur tour on casse leurs portes, leur vole leurs affaires. Ils ont peur du racisme !

Quels sont les droits, des migrants, qui ont été bafoués lors des déplacements des migrants vers les villes intérieures du Maroc ?

Premièrement il faut bien comprendre que ces personnes ont été déplacées de force. C’est une première atteinte, car cela s’est déroulé sans aucune procédure judiciaire et sans respect de la loi marocaine, notamment la loi 02-03 qui prévoit un encadrement juridique, l’individualisation des procédures, l’assistance d’un avocat, etc. Deuxièmement, les personnes déplacées de force ont été raflées collectivement et sur la base de leur couleur de peau. Les forces de l’ordre de notre pays se sont dirigées vers les quartiers où vivent des migrants subsahariens et ont terrorisé tout le monde, même les personnes détentrices d’une carte de séjour, sur la base de la couleur de peau. C’est la définition même du racisme ! Elles ont ensuite trié collectivement ces personnes et ont relâché certaines et déplacé d’autres vers les villes du sud du pays. Parmi elles des femmes enceintes, des enfants et même des bébés. Pour ce qui est des personnes qui sont revenues chez elles, car elles disposaient de cartes de séjour, ceux-ci ont trouvé leurs maisons toutes cassées, leurs affaires volées, etc.

Pensez-vous que le « hrig » des Marocains a repris de plus belle ? Quels facteurs pourraient l’expliquer ?

Il y a effectivement une reprise de la migration clandestine vers l’Europe, et il y a plusieurs hypothèses qui nécessitent des enquêtes de terrain pour être validées ou non. D’abord il faut rappeler que le « hrig » n’a jamais cessé, et que les Marocains continuaient à émigrer, avec ou sans visa. La première explication possible est que le travail reprend en Espagne, et qu’il y a une rumeur d’une prochaine vague de régularisation massive dans ce pays qui circule au Maroc.

Il ne faut pas oublier que l’Espagne est le deuxième pays d’installation de nos compatriotes, et que beaucoup de Marocains s’y sont rendus sans visa, notamment grâce au « hrig », et sont aujourd’hui régularisés avec des droits sociaux, voire même la nationalité espagnole. C’est pour cela que les Marocains sont attirés par l’Espagne et qu’ils ont des informations sur ce qu’il s’y passe.

L’autre explication possible, c’est que nous sommes dans un tournant démographique et sociopolitique de la jeunesse marocaine, et surtout la jeunesse des régions périphériques, notamment du nord et du Rif. Le chômage de masse, la déscolarisation, le manque de perspectives, les libertés limitées et l’absence de loisir avec une augmentation mathématique du nombre de jeunes (croissance démographique) est un cocktail explosif !

Le Maroc est un pays où la jeunesse est dominante démographiquement, mais complètement dominée politiquement et économiquement. Pourtant, sociologiquement parlant, les jeunes sont de plus en plus agissants, parce que la forme familiale a changé et parce que la société marocaine consacre progressivement depuis l’Indépendance la citoyenneté et son corollaire, la réciprocité, au centre de ses rapports politiques. C’est cela qui a permis de faire resurgir des personnalités propres, car les enfants grandissent dans leur individualité, au sein de leur famille, mais aussi à l’école où ils sont éduqués et évalués individuellement.

Les jeunes sont encouragés dès l’enfance à s’émanciper économiquement de leurs parents, à se marier et à quitter le foyer, « bref, à faire leur vie comme on dit ». C’est d’ailleurs pour cela que le capitalisme marchand leur propose tout un ensemble de produits censés leur permettre de « faire leur vie » et d’affirmer leur personnalité : habits, matériels électroniques, études ou formations, voyages, musiques, voitures, crédit immobilier, etc.

C’est donc une souffrance terrible pour ces millions de jeunes Marocaines et Marocains qui n’ont pas les moyens matériels de réaliser leurs projets, car ces réalisations sont associées à leur personnalité, à ce qui fonde leur identité personnelle. Les désirs d’émancipation individuelle sont aujourd’hui très forts dans la jeunesse de notre pays, mais il y a un fossé entre la volonté de « vivre sa vie » et la réalité des conditions matérielles. Cela pousse beaucoup de jeunes sur les routes du « hrig ». C’est la conclusion de mes travaux de recherches des années 2005 à 2009 sur la question. Il faudrait les reprendre pour réaffirmer cette analyse avec la situation actuelle.

Quelle est votre analyse de l’affaire Hayat? 

Je n’en sais rien. En tant que citoyen marocain je suis très peiné par ce qui est arrivé à ces jeunes, je ne comprends pas la réaction de ces militaires. Je suis choqué, et je pense à leurs amis et leur famille. Je n’ai rien d’autre à dire à part l’émotion. Je suis aussi très énervé par la réaction des dirigeants politiques ! Je m’inquiète pour mon pays  ! Vous voyez… je n’ai rien à dire à part l’émotion : la colère et le désarroi prennent le pas sur mon objectivité de chercheur.

Comment le Maroc doit-il gérer sa relation avec l’UE en matière de flux migratoire? 

C’est difficile parce que l’UE fait pression de manière « injuste » sur notre pays pour surveiller une frontière qui n’est pas que la nôtre ! Depuis 1992, et les accords de Schengen, l’UE a mis en place un système de liberté de circulation à l’intérieur et un système de visa unique à l’extérieur. En ouvrant ses frontières intérieures, l’Europe s’est immédiatement posé la question du contrôle des frontières extérieures. Les dirigeants des pays européens dominants ont tenté d’imposer une seule frontière, là où il y en avait avant, autant que de nations. Cela ne fonctionne pas, alors, la solution trouvée a été de diminuer les visas et de demander aux pays limitrophes, du Maroc à la Turquie, de participer à ce contrôle.

Comment gérer la pression migratoire, vu que les routes qui mènent vers l’Europe sont de plus en plus difficiles d’accès ?

Il n’y aucune manière de gérer cela, si ce n’est la violence. Des personnes désespérées sont prêtes à tout risquer pour passer en Europe, et comme dans certains pays européens on a besoin d’eux, ou alors un membre de leur famille les attend, cela renforce leur motivation. Comment voulez-vous que nos fonctionnaires gèrent cette situation ? La force et la violence qui va avec n’est pas une solution.  Il faut que les Européens soient plus raisonnables, et ce n’est pas le cas !

Quelle serait la solution adéquate pour gérer la problématique de la migration clandestine ? Est-ce à l’État et l’Intérieur de gérer ou d’autres facteurs rentrent-ils en jeu ?

La force et la répression ne fonctionnent pas. Il faut au moins deux choses que le Maroc fait depuis longtemps, mais pas toujours de la meilleure des manières : de la diplomatie afin de faire baisser la demande de contrôle sur les frontières et augmenter les visas, ainsi que de l’intégration socio-économique pour les Marocains et les migrants qui ont choisi notre pays et qui vont avec nous construire un avenir meilleur.

Au niveau diplomatique nous pouvons être fiers de nos dirigeants, même si on a toujours la possibilité de porter une critique, ici ou là, et qu’on pourrait encore l’améliorer. Mais au niveau socio-économique, je peux dire que cela ne fonctionne pas très bien ! On ne peut pas remplacer les éducateurs par des policiers (…) ! La jeunesse marocaine et africaine a besoin d’être aimée accompagnée, soignée, pas battue et humiliée. Il faut revenir aux beaux projets de l’INDH et à des politiques sociales de toute urgence.

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