Pillage et extraction illégale : Ce sable qui nous file sous les doigts ! – Part 2 –

Pillage et extraction illégale : Ce sable qui nous file sous les doigts ! – Part 2 –

La disparition du sable, c’est un secret de Polichinelle et un grand problème pour l’environnement car il menace les rivages et la biodiversité. Chaque seconde, c’est près de 1,27 tonne de sable marin qui est extraite des fonds marins. Le sable et les granulats sont la 3è ressource la plus utilisée après l’air et l’eau.

Pour Pascal Peduzzi, directeur scientifique du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), le sable est « le héros oublié de notre développement ». Contrairement à une idée reçue, il n’est pas une ressource infinie et nous sommes en train de l’épuiser à une vitesse folle.

On estime qu’entre 40 et 50 milliards de tonnes de sable toutes sources confondues (fonds mains, littoral, lacs, rivières, mines…) sont extraits chaque année dans le monde (9 à 10 fois plus que le pétrole). Chaque individu en consomme 18 kg chaque jour.

La demande en sable a augmenté de 360% en 30 ans, et ce n’est pas prêt de s’arranger. D’ici 2100, la population mondiale devrait augmenter de 47%, impliquant une extension des zones urbaines et donc, des constructions de routes et de logements. Le sable, cette matière première cruciale pour notre développement, est bien entendu utilisé massivement par le secteur de la construction et du bâtiment. Mais pas uniquement ! Verre, panneaux solaires, puces électroniques, dentifrice et même composant du vaccin contre la Covid-19, le sable est partout, autour de nous, dans notre quotidien.

Si le sable des déserts reste impropre à la construction, les magnats du bâtiment se sont massivement tournés vers l’exploitation des rivières, plages et fonds marins, au détriment de l’équilibre des écosystèmes. Petit à petit, les appétits économiques ont grignoté au moins 75 % des plages du monde, et englouti des îles entières. Il s’agit là d’un pillage écologique mêlant multinationales et réseaux mafieux comme au Maroc ou au Sénégal où la mafia contrôle près de la moitié du sable.

Face à cela, la pénurie menace. Les conséquences seraient multiples et dangereuses. Devant  cette urgence, la gouvernance mondiale devra travailler avec les acteurs du secteur pour la régulation et la protection du sable, ce matériau non renouvelable et qui se fait de plus en plus  rare. Au rythme d’extraction annuelle mondiale, le sable pourrait s’épuiser d’ici 2100. Sa disparition menace les côtes elles-mêmes, laminées déjà en cela par les aménagements et les constructions trop proches du rivage. Car le sable joue un rôle essentiel dans la protection des côtes et l’équilibre des écosystèmes marins.

Au Maroc, c’est un créneau très rapporteur et pour plus de la moitié exempté d’impôts. Eh oui ! C’est une entreprise rentable, qui va bon train.

Pour ce qui est de l’extraction illégale de sable au Maroc « l’informel  constitue 55% du sable qui circule dans le pays», nous dit Pr Aïcha Benmohammadi, Directrice Equipe Géosciences de l’Environnement, Université Ibn Tofail-Kénitra, Ex-Vice-présidente de l’Université Chargée de la recherche scientifique et de la coopération et Présidente de l’Association marocaine pour la protection du littoral et Développement Durable, .

Pour l’experte, le  « mot « sable »  porte en lui deux significations dans la conscience du marocain : celle de la plage et de ses loisirs, et celle du logement, traduit littéralement par « tombeau de la vie » comme on aime dire pour souligner sa nécessité ».

En parlant de la plage et des sables qui la constituent, nous dit encore l’Universitaire, « l’imaginaire populaire glisse directement pour les qualifier de « sables d’or » pour magnifier cette couleur de bronzé acquise après un séjour sur la plage. Du côté de +ceux qui savent d’où se mange l’épaule+, le sable est véritablement une mine d’or ».

Et Aïcha Benmohammadi de développer: « La position des sables dans le cycle sédimentaire permet de les retrouver dans des environnements sédimentaires différents aussi bien, dans le domaine continental que dans le domaine marin. Des arènes granitiques aux sables marins fossiles en passant par les sables de rivière et ceux qui constituent les plages, ces arénites constituent autant pour le scientifique que pour le technicien et l’utilisateur, un objet fascinant d’étude et d’exploitation. Leur utilisation dans le BTP, en agriculture ou dans l’industrie dépend essentiellement de l’importance des +fines+ dont la taille est inférieure à 0.080 mm et de la minéralogie de leurs constituants ».

Un seul grain de sable peut être colonisé par une population de 100 000 micro-organismes de plusieurs milliers d’espèces différentes (The ISME Journal 2018).

Les BTP, utilisateur principal des sables

La formation des sables est en relation avec l’érosion de roches préexistantes sous l’effet du climat. Ils sont alors transportés essentiellement par le ruissellement pour aboutir au plateau continental où ils sont soumis à la dynamique marine et à l’eustatisme en raison des variations du niveau marin à l’échelle géologique. Lors des régressions, les sables sont soumis à la déflation éolienne et peuvent construire une morphologie dunaire, où peuvent se consolider les grains de sable pour former des grés, comme c’est le cas dans notre pays, et sont exploités dans des carrières comme matériau de construction. Artificiellement, le concassage de roches produit du gravier et du sable dont l’utilisation répond également  aux besoins du secteur des BTP.

« Notons, nous explique Aïcha Benmohammadi, que dans la conjoncture actuelle de l’élévation du niveau marin, le recul des côtes exaspère l’érosion côtière. Aussi Les prélèvements illégaux qui se font sur ce domaine littoral handicapent le développement de notre pays, pays maritime par excellence. Une remarque s’impose par l’évidence en dépit du long cycle de formation du sable : aucune pénurie n’a été enregistrée dans ce domaine dans notre pays alors que certains  prometteurs agitent la rareté de la ressource depuis plus de 20 ans pour se frayer un créneau commercial et en tirer profit. Il semble même que la production de sable est beaucoup plus importante que ce qui est nécessaire ».

Et de s’interroger sur « ce qui est fait du surplus et de son transit à travers un circuit commercial non maîtrisé ? ». 

« Il est clair, tranche-t-elle, que l’exploitation illicite des sables côtiers par le pillage doit impérativement être bannie et combattue. Mais que l’on s’entende bien de quels sables côtiers parle-ton ?  On ne peut user d’un vocabulaire généraliste pour +favoriser+ le dragage en faisant abstraction qu’il s’agit là aussi de sables côtiers qui se situent au cœur de l’action morphosédimentaire littorale, substrat d’une vie et nourrissant et protégeant la côte. On ne peut aussi généraliser une disposition pour l’ensemble du littoral marocain sans prendre en considération sa réalité car, faut-il le rappeler, il existe des plaines côtières menacés par la désertification suite à leur ensablement ».

L’exploitation informelle  et non autorisée des sables dunes doit s’arrêter qu’elle intéresse  les ballastières d’oueds ou les fonds littoraux dragués sans respect de la loi, la littoralisation des activités humaines dans notre pays et le développement socio-économique qu’elle supporte doit être basée sur la durabilité et l’intérêt général et non sur des stratégies d’enrichissement aux dépens de la nation.

Mme Benmohammadi s’est ensuite prêtée volontiers avec Hespress Fr au petit jeu de questions réponse.

Depuis que la Maroc a accueilli la COP22 en 2017 qu’en est-il de la protection de l’environnement au Royaume et particulièrement pour ce qui est de son littoral ?

Notre pays en se dotant d’une loi de protection du littoral (loi 81-12)  a franchi un très grand pas dans la protection de ses 3500 km de côtes. Mais ce que nous constatons tous actuellement comme bavures est la conséquence du retard qu’a pris l’arrivée de cette loi qui a pris plus de 20 ans.

Ce retard, n’est pas innocent car il a permis à certain lobby de l’immobilier de s’installer aisément. La loi n’étant pas rétroactive, ainsi tous les mastodontes de projets immobiliers prévus avant l’adoption de la loi en juillet 2015 ont acquis leur légalité par ce cadeau de retard.

Malgré l’instauration d’une zone non constructible de 100m, nous notons par ci et par là le bafouèrent de cette règlementation  et ce qui est censé être du léger et est autorisé se retrouve souvent  suite à l’octroi non raisonné de l’acceptabilité environnementale mais aussi aux multiples dérogations  et laxismes des administrations locales.

L’extraction illégale de sable, dont la moitié est utilisée chaque année dans la construction au Maroc, soit plus 12 millions de mètres cubes, reste impunie quelle en est la cause ? Quelles sont les conséquences sur l’environnement particulièrement avec le réchauffement climatique ?

Elle doit être punie en principe et la loi qui réglemente ce secteur qui est la loi 27-13 le stipule. Il y’a une sorte d’omerta sur ce sujet qui comme vous le savez n’est pas dénoncé par les nôtres mais plus par les organes de presse étrangère. N’oublions pas que sur notre globe rien ne se cache plus ! Il faut surtout noter le caractère urgent de l’arrêt de ces prélèvements dans le corps même de nos plages avec toutes les conséquences désastreuses sur le développement du pays.

Ces percements anarchiques et sur des zones qui sont déjà en érosion, auront des conséquences plus dommageables encore, car ils vont se combiner avec le mouvement de la remontée du niveau de la mer et l’érosion de nos côtés sera portée à ses paroxysmes. Beaucoup de nos plages, débarrassées de leurs pare chocs qui sont les dunes bordières sous-marines, seront englouties.

Est que la Législation doit changer et prévoit-t-on au niveau du Législatif et pourquoi pas avec le soutien des acteurs civils, une proposition de loi pour en finir avec ce fléau ? Faites-nous rêver !

La législation marocaine est très bonne  et la loi 27-13 ainsi que toutes les autres lois (loi littoral, études d’impacts,… etc.) sont très complètes et met ainsi notre pays au diapason des pays les plus avancés … Le problème est autre. Il est dans leur application qui est souvent renvoyée aux calendriers calanques.

Pour ce qui est de notre ONG, nous œuvrons depuis plus d’une décennie à protéger notre littoral en menant diverses actions.

Nous avons toujours répondu présent chaque fois qu’on nous a invité à s’exprimer sinon nous nous invitons nous même à travers des plates formes de presse comme la vôtre. Merci alors de nous donner la parole.

Ceci dit, nous ne disposons d’aucun budget ni aide de quiconque. Les membres de l’Association Marocaine pour la Protection du Littoral et Développement Durable (AMPLDD) s’investissent personnellement et mettent un peu de leur poches.  L’AMPLDD, conformément à ses statuts, procède à une sensibilisation sur la fragilité du système littoral, son équilibre dynamique et la nécessité de le protéger. Pour cela elle organise des séminaires, des conférences et organise des sorties sur le terrain, particulièrement pour les jeunes. L’AMPLDD essaie d’améliorer le cadre juridique concernant les usages du littoral par sa réflexion collective et/ou en formulant des propositions à ce sujet.

L’AMPLDD participe aussi, quand on fait appel à ses compétences, à des réunions d’évaluation pour la mise en œuvre de décisions gouvernementales comme le plan national du littoral. L’AMPLDD participe à des congrès et à des séminaires à l’échelle internationale pour faire part de ses études sur le littoral national et partage son savoir-faire et son expertise.   

 Sous notre double casquette de chercheur dans le domaine des Géosciences marines et acteurs de la société civile, dans nos plaidoyers et rencontres, nous appelons à ce qui suit :

 -L’interdiction de toute exploitation de sable des plages : des dunes bordières à la profondeur de fermeture de l’action de la houle et non seulement se limiter à la partie aérienne des plages.

– Elaboration  d’un zoning du littoral marocain.

-Accorder aux  Directions régionales de l’équipement, les moyens techniques et à la mer pour ce faire, de contrôler les opérations d’extraction de sable comme le prévoit les dispositions du cahier des charges et la loi 27-13..

– Imposer la traçabilité du sable pour que chaque opérateur puisse assumer ses responsabilités, surtout dans le cas d’événements accidentels comme l’effondrement de bâtiments ou autres désastres.

 – Imposer la libre concurrence et interdire les contrats léonins

-Elaborer  une  typologie des matériaux de constructions et les labéliser.

-Préserver le domaine public maritime.

L’investissement dans le développement durable débute par la connaissance et le savoir et non par l’octroi de garanties morales et encouragements à une filiale privée issue d’une opération de privatisation, laissant croire que des « châteaux de sable » sont à portée de drague.

L'USS Dwight D.Eisenhower (IKE CSG) participe à un exercice maritime USA-Maroc