« Andalousies Atlantiques d’Essaouira » ou quand un festival restitue la mémoire de la communion judéo-musulmane

13 Jan 2021 à 16:33 Culture
« Andalousies Atlantiques d’Essaouira » ou quand un festival restitue la mémoire de la communion judéo-musulmane

Une fois n’est pas coutume et état d’urgence sanitaire oblige, les férus du Festival d’Andalousies Atlantiques d’Essaouira, exceptionnellement ce coup-ci, n’ont pas été au pied de la scène, pour sa 17ème édition. Et pour cause l’évènement musical de tous les automnes souiris, a été organisé sous d’autres feux de la rampe et en mode virtuel, en direct sur la Toile, quatre journées ou soirées durant depuis le siège de la Fondation Trois Cultures de la Méditerranée à Séville, en Espagne. Mais qu’on se le dise ! on en est à plus de 230.000 visites et l’avenir s’annonce radieux sur la toile.

Cette singularité virtuelle, initiée par l’Association Essaouira-Mogador, dont André Azoulay, Conseiller du Roi, est le Président-Fondateur et qui est également co-président de la Fondation Trois Cultures de la Méditerranée, laissera sans doute à cette édition, une opportunité de plus, de renforcer le caractère pérenne d’un festival qui s’est taillé, depuis presque deux décennies déjà, une place parmi les événements culturels et musicaux les plus prestigieux à l’échelle mondiale où Musulmans, Juifs et Chrétiens se donnent la main sous les sonorités chatoyantes d’une musique andalouse dérobée jadis à Valence, Grenade ou Cordoue…, bref, héritée d’une Espagne Mauresque.

Elle s’est petit-à-petit, répandue de par le Maghreb, emportée en cela à travers les temps et l’espace, par les styles musicaux des communautés arabes, musulmanes et juives qui se sont s’influencées mutuellement prouvant l’harmonie de leur cohabitation et une cohésion sociale.

« Au Maghreb, écrivait l’historien franco-marocain, Haïm Zafani, et plus particulièrement au Maroc, les populations musulmanes et juives ont pieusement conservé la musique hispano-arabe…. En Espagne comme au Maroc, les juifs ont été les ardents mainteneurs de la musique andalouse et les gardiens zélés de ses vieilles traditions. Les musiques andalouses pratiquées par les Marocains de confession juive descendants des judéo-andalous, sont appelées les « piyoutim » et les « trîq ».

Ce style est principalement originaire de Meknès. Par la suite, la musique andalouse judéo-marocaine s’est exportée vers les pays où s’est installée la diaspora judéo-marocaine (Israël, France, Canada, États-Unis…).

 Beyt Dakira

Mais dans notre affaire, celle de Mogador, si la Cité des Alizés a soufflé la 17ème bougie des Andalousies Atlantiques dans le cloud pour ainsi dire, les espaces mythiques de Dar Souiri, Bayt Dakira ou le chapiteau d’El Minzeh, eux restaient, instruments sur terre, d’une toute autre réalité musicale.

De la nouba classique, des piyoutim en hébreu, des mélodies populaires (chaâbi)  et des musiques festives ou méditatives, ont décliné en autant de façons, en ces journées virtuelles, l’héritage musical andalou du Maroc, le tout interprété par des artistes juifs et musulmans de premier plan. On retiendra de ce festival, la participation, du percussionniste (darbouka) Matan Caspi, la voix du Rabbin, Haim Louk, du violoniste Anass Belhachmi, du virtuose pianiste Dorantes, du chanteur Rafael de Utrera, de la Bailaora (danseuse de flamenco) Pastora Galvan et de l’orchestre andalou de Jalal Chekara, et tant d’autres interprètes de différentes parties de la Méditerranée et d’ailleurs, qui ont chanté, pour mettre en valeur l’héritage arabo-judéo-musulman, sa musique, son esprit de dialogue et la fusion des cultures.

 Chapiteau d’El Menzeh

Ils ont gratifié les aficionados de performances artistiques exécutées avec maestria emballant ainsi les milliers voire des centaines de milliers de mélomanes, Juifs Musulmans et Chrétiens. Dorantes et Jalal Chekara sont respectivement les neveux de Joaquín Peña, El Lebrijano, et d’Abdessadak Chekara, qui, dans les années 80, ont été les précurseurs de ce jumelage entre le flamenco et la musique andalouse. Et si à travers ce festival on célébrait la commémoration du 10è anniversaire de la déclaration du Flamenco comme Patrimoine Immatériel de l’Humanité par l’UNESCO, sa sœur ainée la musique andalouse dont elle est s’est inspirée, pourrait fort lui emboiter le pas avec le lancement d’une importante initiative en vue d’appeler cette institution onusienne à la reconnaître et à la classer également, comme patrimoine immatériel de l’Humanité.

A bâtons rompus avec André Azoulay  à propos de ce festival musical unique au monde qui une fois l’an, rassemble deux religions, l’Islam et le Judaïsme par milliers de personnes interposées, on ne peut être que fascinés en l’écoutant.

De la musique chaâbi judéo-marocaine, il dira à Hespress FR: «Elle est à la fois sophistiquée mais accessible à tous. Il n’y a pas de barrières sociales on la sent d’en bas d’en haut, de tous les côtés. C’est de mon point de vue l’un des aspects, naturellement, artistiquement, socialement et, culturellement de façon plus large qui donne toute sa vérité et toute sa légitimité à cette histoire judéo-musulmane ».

Puis revenant à Andalousies Atlantiques, André Azoulay le présente ainsi: « Dans ce festival qui est le seul au monde -je le dis sans flagornerie sans prétention et précaution- où l’Islam et le Judaïsme se donnent rendez-vous une fois par an, depuis 17 ans, par milliers de personnes, -au départ c’était quelques centaines de mélomanes ou de participants-, avec cette joie, cette intimité avec cette proximité, pour chanter ensemble, danser ensemble, échanger ensemble, se mobiliser ensemble, écouter ensemble, réfléchir ensemble, et débattre aussi ensemble parce qu’à chaque matin du festival pendant quatre jours on a un forum que, j’ai créé et où, la parole est libre ».

 Dar Souiri

Puis revenant à la communion entre les deux communautés, le Président-Fondateur d’Essaouira-Mogador, d’errer dans des pensées profondes, « Dans cette broderie, nous, on appelle cela le « matrouz »  parce qu’ il y a de l’arabe et de l’hébreu. Nous avions ça à Essaouira vous savez, si vous passiez dans une ruelle, vous entendez au fond des dédales, un chant qui venant d’une nouba ou d’un morceau de chgouri ou de malhoune. Bref, un chant sous fond musical, vous ne saviez pas s’il provenait d’une mosquée ou d’une synagogue, -il y en avait quarante à Essaouira-, ou d’une maison juive ou d’une maison musulmane parce que c’était la même chose. Donc nous avons restitué cela. Ce n’est pas seulement le souvenir ou la nostalgie, Essaouira s’est réappropriée cette mémoire par la voix des deux communautés.  

Et d’en déduire, « Sur la durée, cela a, à la fois, un impact social, philosophique, moral, idéologique, qu’aucune autre théorie idéologique ou politique ne peut contredire. C’est un résultat massif qui est vite arrivé.  Et ça seul le Maroc sait le faire. Aucun autre pays ne prétend savoir le faire. Nous avons donné corps chair et réalité à cette communion.

Il explique à ce propos que « ce n’est pas simplement une rhétorique ou de la théorie, c’est une réalité qui dit à la fois ce Maroc de la rationalité, ce Maroc de la modernité mais une modernité nourrit par sa richesse, de cette diversité qui font notre différence et notre spécificité. Et puis ce Maroc-là, parle, parce que, la culture c’est la meilleure école du point de vue de la pédagogie. Tout cela est très complexe, ce n’est pas facile, ce n’est pas noir et blanc, ce n’est pas de la propagande, ce n’est pas une commande, c’est quelque chose de ressenti, d’installé, de vécu et de partagé et qui est légitime parce que ça part d’en bas pour le haut comme diraient les anglais ».

André Azoulay en retournant à cette 17ème édition d’Andalousies Atlantiques, nous dit, « Ce festival m’est particulièrement cher parce qu’il a fait le tour du cadran. C’est en même temps l’émotion artistique et culturelle de ce que la musique peut nous dire, de que la poésie peut nous dire dans le chgouri, dans le malhoune, dans nos noubas dans tout le répertoire a de cordes à son arc et Dieu sait qu’elles sont nombreuses. La musique et la poésie sont invitées au grand banquet de la pensée et de la célébration de toutes ces valeurs qui donnent du sens à cette image. On ne peut pas fêter d’un côté cette « broderie » ou matrouz à deux voix à deux mains, si on ne la situe pas dans un contexte à la fois philosophique et moral qui est celui du respect, de la convivialité et de la dignité qui doit être de tous le côtés. Cela  ne peut pas être pour l’un si celui qui est en face de vous en est privé ».

Et d’une anecdote à une autre, André Azoulay, se remémore des éditions où des personnalités de la culture ou autres faits, ayant marqué son esprit, comme celle où Edgar Morin interrompant un concert dans le chapiteau d’El Minzeh pour dire « je dois saluer l’esprit d’Essaouira, je suis sur un monde que je croyais irréel mais qui est là dans la chair dans cette communion…» et qui fut lui-même interrompu par Jacques Chancel présent également sous le chapiteau « Non Edgar, ce n’est pas seulement l’esprit d’Essaouira, c’est l’école d’Essaouira. Pour nous tous dans le monde. On apprend on entend et quand on part on a appris et on a entendu ».

Enfin, on retiendra pour notre part celle-ci, de sa belle image, « J’avais demandé aux musiciens, aux danseurs, aux chanteurs de participer aux forums des festivals d’Andalousie  et eux, souvent, -ça dure depuis dix-sept ans-, c’est miraculeux et magique au lieu de répondre ou participer au débat par la parole, ils prennent leurs violons et ils chantent, ils vont au piano ou à leurs percussions et ils participent au débat par leurs chants et leurs instruments. Dans ce cadre absolument inouï qu’est Dar Souiri ce sont les oiseaux, propriétaires des lieux  qui ponctuent les débats, c’est magique ».

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