Driss El Korri ou l’état critique des lieux du secteur cinématographique au Maroc  

15 Nov 2020 à 13:22 Culture
Driss El Korri ou l’état critique des lieux du secteur cinématographique au Maroc  

Dans une étude, Driss El Korri, chercheur, écrivain, professeur de philosophie, d’histoire des arts et des médias mais également critique de cinéma, des arts visuels et scénariste, décortique le secteur cinématographique au Maroc et en dresse un portrait peu amène. Malgré le fait qu’il semble se développer, il reste, largement en deçà des attentes. En recul, stérile, le cinéma en est devenu nous dit l’auteur, « un levier stratégique de modernisation négligé » dans le pays.

Dans son document analytique Driss El Korri  le dépeint ce levier de modernisation qui est également d’éducation et de communication publique comme un lien essentiel avec les composantes de la société. Son rôle pivot, en ces temps de Dame Covid, ont fait apparaitre l’absence d’une conscience civique et d’engagement comportemental. Le chercheur, au demeurant saisit le « contexte de la pandémie du coronavirus » et estime qu’il constitue «une occasion pour un examen approfondi et radical du modèle et des stratégies de développement qui en découlent ».

Dans ses sujets d’étude, ou ses hypothèses théoriques, trois facteurs sont liés à une relation dialectique, à savoir,  « la construction de salles qui n’a cessé de croître avec la croissance de la population et la relance des politiques publiques de développement, la croissance de la classe moyenne avec la croissance de l’économie et la croissance de la production cinématographique nationale, quantitativement et qualitativement, pour suivre le rythme de la croissance démographique et des besoins de communication de masse et de développement ».

Pour Driss El Korri la situation actuelle « est due à un ensemble de caractéristiques sans précédent, qui indiquent fortement et profondément un statut malsain des structures corporelles du cinéma marocain actuellement, et même depuis la création du Centre du cinéma marocain (CCM) en 1944 ». L’étude poursuit en expliquant qu’après plus de 65 ans d’indépendance, avec « la construction d’un édifice d’institutions publiques, de modèles et de stratégies culturelles, artistiques et médiatiques visant à moderniser et à accommoder les mentalités, et les modes de comportement des citoyens », on a supposé que «le domaine du cinéma marocain était marqué par la sobriété ».

On y a associé, deux types de valeur esthétique, créativité et beauté, à travers la production de quantités abondantes, imprégnées de l’identité marocaine et du patrimoine. En confrontant le secteur cinématographique marocain, aux statistiques, on en arrive à la conclusion que « la fonctionnalité du cinéma marocain  est en déclin, malgré que cela ne semble aux yeux de tous comme étant une évolution importante ».

L’étude poursuit en expliquant : « Le simple fait de diviser le nombre de longs métrages qui ont été réalisés depuis 1955 par le nombre d’années d’indépendance nous donnera un chiffre qui ne nous permettra pas de parler d’une évolution qui rompt avec l’engagement politique en dehors d’une stratégie d’intégration reconnaissant une légitimité de l’industrie cinématographique nationale comme un levier fondamental de modernisation et de développement ».

Aux petit jeu des calculs, il est enregistré également que pour environ 240 salles dans les années soixante-dix, on compte aujourd’hui 40 salles au Maroc, dont au moins 30 salles, sont au bord de la faillite à l’heure où 51 000 écrans sont présents en Chine, 5 800 en France et que les Etats-Unis en comptent plus de 40 000 écrans. « Pour 45 millions de billets ou plus vendus annuellement dans les années 1970 à une population de moins de 10 millions de personnes, en 2019 deux millions de billets ont été vendus à une population de plus de 37 millions de personnes, à un moment où l’on constate que la France a vendu la même année 213 millions de billets », nous dit encore le document.

Depuis la création du CCM, près de 500 films ont été produits, entre fiction et documentaire, sur lesquels deux cent douze réalisateurs ont travaillé dessus, 193 d’entre eux sont encore en vie, vingt-neuf réalisatrices et 164 de l’autre genre. Durant toute une période sept réalisateurs ont exercé les fonctions de gestion, de direction et de développement du secteur cinématographique depuis sa création.

El Korri divisant le nombre de productions sur celui des d’années d’indépendance conclut que « le résultat de la production d’un Etat, d’une société et des cerveaux de la nation marocaine pour chaque année de films cinématographiques est de, 7,69 films par an, sachant en cela que ce secteur est essentiel pour développer, diriger, éduquer, moderniser et rationaliser les mentalités, les comportements, les valeurs et l’opinion publique ».

Dans sa dissection des défauts du secteur cinématographique au Maroc, Driss El Korri écrit que la gestion de ce secteur manque d’une perspective holistique stratégique intégrée, et que le corps cinématographique est divisé en clans. D’où, en conséquence, la faiblesse de la compétitivité aux niveaux continental et mondial, la tyrannie des fausses perceptions et des idées fausses sur la croissance et l’expansion du secteur, la règle de la logique quantitative dans l’évaluation, la normalisation, la gestion et l’aliénation des intellectuels, des professionnels, des critiques et des experts des principaux comités pour soutenir la production et les événements cinématographiques.

Le chercheur note également que « parfois il n’y a pas de réelle expérience chez les personnes nommées pour siéger à la présidence du comité » et critique la « suffisance de journalistes, d’anciens ministres, de spécialistes en sciences humaines ou de créateurs de domaines éloignés du cinéma, comme la poésie, l’histoire, le roman, la médecine et la littérature du désert », qui sont « des spécialisations et des expériences qui ne permettent pas nécessairement, à terme, la capacité de représenter et d’actualiser la position du cinéma dans la société marocaine, la nature complexe de l’écriture cinématographique et la complexité du passage de l’écrit au visuel, ni la prise de conscience de l’histoire du cinéma et de son rôle profond dans l’éducation et la transcendance de l’esprit civique et des mentalités ».

L’étude indique en outre, que le secteur cinématographique a toujours occupé une place secondaire dans les stratégies de développement des politiques publiques. « Construire une entité cinématographique nationale qui suit le rythme des plans et stratégies de développement du Royaume du Maroc n’est pas au cœur des politiques publiques depuis l’aube de l’indépendance ». Cela a abouti à ce que « le travail du Centre Cinématographique Marocain pendant des années se soit limité à la production de sondages et de bulletins officiels, qui sont diffusés avant les films dans les salles ».

Le secteur cinématographique marocain nous dit encore l’étude « n’a pas évolué avec la première génération de cinéastes et techniciens marocains, diplômés des Instituts de Paris en France, de Lodz en Pologne, du Caire en Egypte et de Moscou à l’époque de l’Union soviétique et ce, jusqu’à la fin des années 60 », ce qui s’est fait « très lentement et avec de grandes pierres d’achoppement, par quelque chose comme des coopératives entre cinéastes-producteurs, en l’absence de tout intérêt ou soutien de l’Etat ». On était, à l’époque « très focalisé sur la mise en place d’infrastructures de base, politiques, diplomatiques, économiques, éducatives, sécuritaires et militaires, ou autres fondamentales et de base, laissées manquantes par le colonialisme. Aussi, a-t-on laissé le secteur cinématographique sous la domination de ses cadres, et de ceux sous sa juridiction linguistique, culturelle et politique ».

Le chercheur Driss El Korri ne voit pas dans son étude « un remède aux maux de la corruption, de l’indolence et du chaos du secteur cinématographique, autre qu’une stratégie centrale entourée d’autres décisions radicales au niveau de la gestion du travail et l’octroi de soutiens, qui est l’artère décisive et la plus importante, sinon la seule jusqu’à présent pour la croissance de notre cinéma national et de notre citoyenneté ».

L’écrivain enregistre la nécessité de « construire un réseau national de salles qui couvre tout le territoire national, et permette au cinéma marocain de disposer d’un mécanisme d’autoreproduction qui corrige tous les défauts, et ressuscite les axes du débat public, de l’éducation fonctionnelle, de la discipline civique, de la promotion du goût du public, du rythme de la modernisation politique, et de la contribution à discussion publique sur les principaux problèmes nationaux, en établissant un modèle de célébrité solide avec des fondements moraux, de valeur, esthétiques et civiques, et en diffusant des formats de médias pour l’accompagnement, la propagande, la critique et le renouveau ».

Ces formules, selon l’étude, devraient « étancher la soif des jeunes en particulier, et des citoyens en général, d’une direction non éducative, systématique, morale, partisane, syndicale ou institutionnelle officielle, pour présenter des clarifications et des formules pour des questions de développement psychologique, intellectuel, civique et moral de leur personnalité, et pour faire face à une réalité complexe, de la manière la plus efficace. Paisible, ouvert et calme » .

C’est la voie la plus paisible, la plus ouverte et la plus sage qui soit dédiée au cinéma, selon Driss El Korri, et c’est celle qui devrait remplir ces rôles « à travers les films de nos créateurs, quelles que soient leurs visions, perceptions et expériences, qui reflètent la pluralité, la richesse, la diversité culturelle et linguistique du Royaume du Maroc, qui a frappé dans une histoire complexe et multiple, comme le confirment les articles de la Constitution et les discours de Sa Majesté dirigeant les stratégies de développement globales et intégrées du Royaume », dit encore l’étude.

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