Jamil Salmi: Le Maroc doit préserver sa richesse linguistique

01 Nov 2020 à 10:39 Société
Jamil Salmi: Le Maroc doit préserver sa richesse linguistique

Expert mondial de l’enseignement supérieur et de la réforme de l’éducation, Jamil Salmi livre à Hespress, sa vision de l’éducation, les meilleures expériences internationales, et les défis de l’éducation au Maroc. 

Fort d’une expertise en conseil de gouvernements et d’université dans plus de 100 pays dont l’Australie, la France, la Finlande, la Grande Bretagne, Jamil Salmi est reconnu pour son travail de conseil en matière de développement et d’amélioration des établissements d’enseignement supérieur, de planification stratégique, de stratégies de développement d’universités de rang mondial.

Il conseille également les gouvernements dans leur projet de réforme de systèmes d’enseignement supérieur, notamment en ce qui concerne l’élaboration de politiques nationales de développement.

Vous avez accumulé une expérience de près de 25 ans dans le conseil destiné aux gouvernements et aux universités en matière de réforme de l’enseignement supérieur. Comment votre carrière a-t-elle commencé ?

En fait, il y a eu une grande part de hasard. J’ai rejoint la Banque Mondiale en 1986 comme économiste de l’éducation ayant beaucoup étudié le domaine de la formation professionnelle car à l’époque il y avait eu une grande réforme au Maroc menée de main de maître par le Ministère de l’Équipement sous la direction de Mohammed Bachiri.

En 1990, alors que la Banque Mondiale allait formuler sa première stratégie sur la contribution et le développement de l’enseignement supérieur, j’ai été invité à prendre la direction de l’équipe chargée de ce travail. C’est comme cela que je me suis plongé dans la problématique de l’enseignement supérieur. Je
me suis passionné pour ce sujet et n’ai jamais arrêté depuis. J’ai eu la chance de pouvoir travailler depuis dans plus de 100 pays aux quatre coins de la planète.

Comment voyez-vous le niveau de l’enseignement supérieur au Maroc ?

Le Maroc a fait d’immenses progrès pour développer son système d’enseignement supérieur. Nous avons un secteur diversifié avec de grandes écoles, des universités, des instituts de technologie, et des institutions privées. Ceci est un point favorable pour offrir une grande variété d’options aux jeunes bacheliers.

La réforme de la gouvernance effectuée il y a une quinzaine d’années a été aussi une mesure importante pour moderniser la gestion des universités et les doter de présidents avec une grande expérience. Le principal défi de notre pays c’est de réconcilier la quantité et la qualité. Du fait que nous avons une population très jeune, l’Etat fait face à de grands besoins financiers pour soutenir l’expansion du réseau public tout en améliorant la qualité et la pertinence des programmes.

Quelle est votre vision pour réformer ce secteur important ?

Il faut encourager les universités publiques à se rapprocher des employeurs pour faire en sorte
que les programmes soient mieux alignés avec les besoins de l’économie. Il faut multiplier les
occasions de stages pour les étudiants et les projets conjoints avec les entreprises publiques et
privées pour ancrer l’enseignement dans la résolution des problèmes de la vie réelle. Les
institutions d’enseignement supérieur du secteur privé de bonne qualité ont aussi un rôle à jouer
dans la croissance du système.

Quelle est l’importance de l’enseignement supérieur pour le développement économique
et sociale du pays ?

Il y a quelques années, la première ministre de la Norvège, pays qui s’est enrichi grâce à
l’exploitation du gaz naturel et du pétrole, a déclaré dans un de ses premiers discours qu’il fallait
« oublier le pétrole… le savoir est le pétrole du futur ». Aujourd’hui plus que jamais, c’est
l’éducation et le savoir qui sont les moteurs du développement, aussi bien dans le domaine
économique que social.

L’enseignement supérieur, en particulier, permet de former les cadres supérieurs, les professionnels, les médecins, les enseignants, et tous les techniciens nécessaires au progrès scientifique, économique et social. Les universités, à travers la recherche, contribuent aux découvertes technologiques, à l’innovation et à l’augmentation de la productivité. La société et l’économie du savoir dépendent totalement de la qualité de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, au Maroc comme dans tous les pays.

L’évaluation est un pilier fondamental de toute réforme de l’éducation, quelle est votre
vision à cet égard ?

L’évaluation est en effet essentielle à tous les niveaux. Pour vérifier que les étudiants acquièrent
les connaissances qu’ils sont supposés apprendre, pour mesurer les résultats des universités du
point de vue de l’emploi des diplômés et de la production scientifique, et pour évaluer si les
objectifs des réformes ont été atteints.

Quelle est la meilleure expérience de réforme de l’enseignement supérieur au niveau
mondial aujourd’hui ?

Un bon exemple est celui du Danemark. Il y a quinze ans, les Danois ont introduit des réformes
pour moderniser la gouvernance de l’enseignement supérieur et apporter des financements
additionnels pour la consolidation des universités par fusion et le renforcement des capacités de
recherche scientifique. Les résultats sont positifs, les principales universités danoises ont
beaucoup monté dans les classements internationaux comme celui de Shanghai.

L’expérience danoise a eu deux volets principaux: Le premier repose sur le financement: Le gouvernement a mis en place un fonds compétitif avec des ressources supplémentaires pour aider les universités à se moderniser et encourager la rationalisation du secteur à travers des fusions et consolidations. Dans les villes où il y avait plusieurs universités avec des doubles-emplois au niveau des programmes, certaines ont fusionné de manière volontaire, parfois même avec un institut national de recherche.  Cela a permis de renforcer les équipes de chercheurs et les équipements scientifiques.
Le second s’intéresse à la gouvernance. Auparavant, les présidents d’université étaient élus par la communauté universitaire (comme en France aujourd’hui encore).  Avec la réforme, la sélection des  présidents est devenue la responsabilité du Conseil d’Administration de l’Université, qui comporte quinze membres dont 10 sont externes et indépendants (nommés par le Conseil d’Administration lui-même). En fait la réforme de gouvernance au Maroc il y a quelques années a été un bon pas dans le même sens.

Quels sont les nouveaux défis de l’enseignement supérieur ?

Le Covid-19 est sans doute le plus grand défi vécu aujourd’hui par l’enseignement supérieur. Au-delà de la crise sanitaire et économique, la pandémie pourrait aider les universités à accélérer la mise en place de réformes pour un enseignement plus innovant centré sur l’étudiant. A travers des méthodes pédagogiques qui promeuvent une participation active et interactive des étudiants, la qualité et la pertinence de l’enseignement supérieur peuvent augmenter de façon remarquable. Les universités peuvent mettre en place un modèle hybride qui combine les aspects les plus positifs de la modalité présentielle et de la modalité virtuelle.

Pourquoi les universités marocaines et arabes sont-elles absentes des rangs avancés des classements internationaux?

Il leur manque encore la masse critique de publications scientifiques de haute qualité, surtout en langues anglaise.

Est-ce que vous recommandez l’exemple danois la réforme de l’enseignement supérieur au Maroc?

Chaque pays doit mettre en place des réformes adaptées aux conditions locales. Ce qui est intéressant dans l’exemple danois c’est le principe d’avoir un conseil d’administration indépendant et des financements liées aux performances des universités pour les encourager à augmenter leur capacité de recherche et à s’internationaliser avec des étudiants et des professeurs étrangers de haut niveau.

Concernant les langues d’enseignement, recommanderiez-vous l’anglais ou de continuer en français et donner de la place pour l’arabe et l’amazighe?

L’anglais est aujourd’hui la langue scientifique dans le monde académique. Mais en fait, la richesse linguistique qui caractérise le Maroc est un atout qu’il faut préserver à tout prix. Je suggère donc de promouvoir un espace universitaire multi-linguistique qui nous permet d’être en relation directe avec notre culture et notre histoire (arabe et amazighe) et d’utiliser le français et l’anglais pour les coopérations scientifiques et culturelles à l’échelon international.

Pour lire l’interview en version arabe, cliquez sur ce lien.

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