Elections 2021: Le Maroc post Covid-19 est-il prêt?

21 Juil 2020 à 10:42 Politique
Elections 2021: Le Maroc post Covid-19 est-il prêt?

La pandémie de coronavirus ne doit pas perturber l’agenda politique national. C’est semble-t-il le mot d’ordre au sein des partis, qui ont opté pour l’organisation des élections 2021 dans les délais prévus, et préserver ainsi, dans la régularité, un acquis constitutionnel. Mais dans une conjoncture marquée par la crise sanitaire, plusieurs inconnues persistent dans cette équation électorale, en premier lieu le taux de participation, qui sera le principal enjeu de ce scrutin.

Avec Pr. Khalid Chegraoui, Senior Fellow au Policy Center for the New South, nous allons tenter d’y voir un peu plus clair. -Interview –

Les élections de 2021 figurent parmi les défis à relever pour la période post Covid-19. Dans quelle mesure ?

Effectivement des élections dans un tel climat d’urgence sanitaire, de déficit de connaissance totale du mal, et de son avenir et ses futures comportement et manifestations seraient un grand challenge.
On a eu l’expérience du scrutin des locales françaises au premier tour, ce qui a amené plusieurs critiques vis-à-vis de l’Etat central. Aussi la situation a pu marquer des changements de choix et d’opinion, vu l’impact direct du Covid 19 sur certains électeurs qui ont bien voulu participer. Et vu les reculs de participation, qui sont devenus légion, se sera certainement une expérience qui marquera un grand déficit de légitimité du gouvernement et de la majorité élue, si le taux de participation suit son volet négatif.

De plus de telles élections nécessitent une organisation spéciale qui demande une participation accrue des acteurs administratifs, politiques et des citoyens en termes de respect des règles sanitaires, ce qui parait un examen d’échec vu les comportements de relâchement aux vues des dé-confinements. Cela sans parler de la médiocrité du discours politique et des programmes des partis, impactés de plus par les impositions du covid 19 et ses crises encore méconnues.

A un certain moment l’éventualité d’un report semblait faire son chemin, mais les partis politiques ont tenu à respecter le calendrier précédemment fixé, assurant qu’il faut préserver la régularité de ces échéances. Est-ce une bonne idée ? Le Maroc post-covid avec toutes les difficultés qu’on connait, est-il prêt ?

Ce sera un jeu très dangereux de reporter les scrutins, à chaque fois qu’il y’a des crises ou des imprévus. Vous savez aux USA pendant la guerre civile il y’a eu des élections présidentielles et même pendant les deux guerres mondiales. Le respect de la constitution dans ce sens est un impératif, obligatoire, et puis il ne faut pas se disculper de l’impact de la crise sur la conscience de l’électeur qui, à mon humble avis, a assez d’intelligence pour repenser sa classe politique et ses choix électoraux.

Autrement, lui imposer de choisir hors crise serait une manière de lui ôter un paramètre de jugement sur le niveau d’efficacité de l’acteur de son choix.

D’un autre côté, si on parle de l’Etat, l’Etat profond ou central, il est toujours prêt, on a bien vu la réaction contre le covid-19 et les mesures prises. Il a suffi que des directives royales soient données que certaines administrations choisies, et juste une partie du gouvernement concerné, se mette à l’œuvre, ce qui prouve cette résilience historique de l’Etat et ses rouages contre la crise et les dangers imprévus. Quant à l’establishment politique le reste des administrations et du gouvernement, le doute est permis. Abstraction faite de l’Intérieur, la sécurité et l’Armée en premier, la santé en deuxième, et l’enseignement en troisième, le reste des acteurs du gouvernement ont à revoir leurs cartes, comme il y’a des leçons apprises par les départements précités, la grande question sera quelle remise en question et quelle autocritique se fera le gouvernement à l’aune de la crise.

Certains départements ont été sollicités plus que d’autres (santé, industrie, emploi…), et donc ont naturellement essuyé les critiques. Cela constituera-t-il une carte à jouer pour les partis pour taper les uns sur les autres ?

Sûrement, la question est que certains départements, effectivement, se sont surpassés par rapport à la situation et aux moyens disponibles, d’autres ont brillé par leur absence, pour ne pas parler de leur échec, et du fait de la liaison de certains départements à des tendances politiques, il est facile de coller la critique au département et au parti.

Reste que la question est plus compliquée, les rapports aux personnes, aux niveaux de communication, à l’image, aux discours, vont jouer de grands rôles sur le plan populaire et sur les choix électoraux. Ce qui n’est pas toujours pragmatique, vu que certains partis ont leur propre machine électorale, même standard avec un électorat presque immuable, et vu le mode de scrutin actuel les changements révolutionnaires sont à oublier.

Mais la demande pressante à mon avis, est que la classe politique et intellectuelle, doit faire un travail d’étude et de critique constructive vis-à-vis des différents comportements des citoyens et des administrations face à la crise. A mon avis, pour l’instant il n’y’a pas eu par exemple de débat de spécialistes ni d’information sur les protocoles de santé, choisi par le Maroc malgré l’impression positive des choix, ni concernant les politiques de confinement et de dé-confinement. Aussi un autre travail sur le comportemental du Marocain lambda doit se faire incessamment, une nouvelle connaissance socio-psychologique est devenue nécessaire, et je pense qu’il est désuet pour ne pas dire malheureux pour toute politique publique au futur de ne pas prendre en considération les sciences comportementales et les études comportementales lors des prises de décisions, et pour tous.

Par la force des choses, les programmes des différentes formations doivent être différents, mais le seront-ils ? Notre actuelle classe politique a les moyens d’accompagner ces évolutions à votre avis?

La réponse est tout simplement non. Aujourd’hui, même, les partis dits nationalistes qui avaient une classe intellectuelle reconnue, qui avaient des espaces de production de savoirs et d’idées, se font de plus en plus oublier, par la médiocrité et des débats et des luttes intestines. Il sera bon de revoir ces partis se faire leur autocritique, reprendre en main leurs classes intellectuelles et leur expertises très présentes, et de plus en plus ignorées. Car ces partis auparavant étaient aussi des producteurs de sens, surtout quand ils étaient dans l’opposition, et le pouvoir, au sens historique marocain du terme, les écoutait et leur parlait et faisait appel à eux.

Aujourd’hui je crains que le pouvoir ne trouve plus de répondant chez les partis politiques, ni d’appareils capables de suivre les grandes stratégies nationales qui ont toujours été l’apanage de la monarchie.

Plus généralement, il est maintenant clair que la santé, l’enseignement et la recherche scientifique doivent être priorisés. Y a-t-il d’autres domaines qu’il faudra aussi mettre en avant lors de ce scrutin ?

Oui et pas seulement priorisés, mais revus et développés, déjà le Ministère de l’enseignement est entrain de revoir ses stratégies vu l’épreuve du covid-19, bien des leçons ont été prises. La santé publique aussi, l’Etat régalien qui a toujours été là, renforce son rôle, la société s’est de plus en plus réconciliée avec l’autorité, et montre du respect au travail de la santé comme elle repense et rend hommage à l’école publique, on doit réellement réaliser l’Etat social.

Oui on a besoin de revoir nos stratégies et méthodologies de travail et de recherche scientifique, ce qui est devenu un impératif de l’indépendance nationale. Renforcer la place de la réflexion, l’innovation et l’aide à la prise de décision, le travail des vrais centres de recherches, des vrais Think Tank, et des universités. Un autre secteur non des moindres est l’industrie nationale, en privé et en publique, certes nos industriels ont fait du grand travail, reste à les encourager et eux d’innover et de se développer et sortir des carcans conventionnels, vers des horizons plus modernes, et qu’ils se repensent en bien publique. L’agriculture aussi est un secteur stratégique. On a eu la preuve même avec le confinement le marché été fourni et par le local, mais que de choses restent à faire en agriculture ? La logistique, les petits commerces de proximité … et d’autres tous ont bien assumé leur rôles, et ont démontré ce qu’est un Etat Nation.

Si je résume je dirai que la priorité doit être donnée aux valeurs régaliennes de l’Etat dans toutes les dimensions, une meilleure communication et association du et avec le citoyen, les petites et moyennes industries nationales surtout de transformation, l’enseignement, l’éducation nationale et la recherche scientifique, l’école publique et l’école privée qui se pense en bien publique, et les clusters d’innovation et d’incubation des idées, la santé publique, le reste suivra.

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