Dossier Libyen: Qui a comploté pour écarter le Maroc?

27 Jan 2020 à 08:09 Monde
Dossier Libyen: Qui a comploté pour écarter le Maroc?

Le Maroc et la Tunisie ont été mis à l’écart de la conférence internationale de Berlin sur la Libye qui s’est tenue la semaine dernière. L’Algérie, absente de la scène internationale depuis des années et, qui a été conviée, a tenu une autre conférence, régionale, sur la Libye quelques jours plus tard, toujours en tenant le Maroc à l’écart. Pour analyser cette situation, Hespress FR a contacté le politologue Mustapha Sehimi.

« Il y avait 11 pays participants à la conférence de Berlin, en deux catégories, des organisations internationales, à savoir l’ONU, la Ligue arabe et l’Union Africaine, d’un côté, et des Etats (acteurs dans le conflit libyen, ndlr), et frontaliers, en l’occurrence l’Egypte et l’Algérie mais il n’y avait pas un autre Etat frontalier qui était la Tunisie, laquelle n’a été invitée que deux jours avant la conférence », rappelle notre interlocuteur.

Le président tunisien Kais Saied avait décliné l’invitation tardive, affirmant que la Tunisie ne pouvait prendre part à cette conférence alors que les préparatifs de cette dernière avaient débuté en septembre, faisant remarquer à Angela Merkel qu’il n’était pas satisfait de cette manière d’inviter à la dernière minute.

La chancelière allemande qui a reçu une missive de la part de son homologue tunisien particulièrement mécontent de la situation et du traitement réservé à son pays, a répondu en se confondant en excuses, promettant d’inclure le pays du Jasmin dans les prochaines manifestations en relation avec la Libye.

Un choix de participants critiquable

« Pour ce qui est du Maroc, il n’a pas été invité alors qu’il est intéressé par une solution libyenne sur la base d’un certain nombre de principes, le premier étant une solution politique et non militaire, la participation de toutes les parties en l’occurrence les autorités de Tripoli et de Tobrouk, et troisième point de la position marocaine, c’est qu’il faut éviter les interférences étrangères c’est d’ailleurs ces trois points qui ont été repris dans le communiqué de fin de conférence de Berlin », analyse l’expert juridique, faisant remarquer que ce communiqué n’est qu’un « catalogue de vœux et d’intentions ».

Dans ce communiqué final de la conférence de Berlin, un événement sous l’égide de l’ONU attendu depuis des mois sans qu’il n’y ait de calendrier fixé ni de liste des participants jusqu’aux derniers jours, les conclusions ont « lancé à un appel à la non-ingérence dans les affaires internes de la Libye » or, un certain nombre de pays qui étaient présents à Berlin sont parties dans le conflit », affirme Mustapha Sehimi faisant allusion à la Turquie, la Russie et « d’autres puissances occidentales ayant des positions ambiguës sur la question libyenne ».

Concernant ces parties, l’expert a estimé que la première étant l’Union européenne qui « manque de la clarté », les Etats-Unis dont la position est « ambiguë et manque de visibilité » et enfin la France « qui officiellement soutient le gouvernement de Fayez Al Sarraj mais qui, par ailleurs, a des relations particulières avec la maréchal Haftar ».

La non-conférence de Berlin en Algérie

L’autre élément phare de la conférence de Berlin, c’est le retour de l’Algérie sur la scène internationale avec le nouveau président Abdelmadjid Tebboune qui était présent à cette conférence. « Ca montre bien que l’Algérie veut reprendre sa position diplomatique dans le concert des nations, ce qui est son droit », nous dit notre interlocuteur.

«Toutefois, relève-t-il, elle n’envisage le retour de sa situation diplomatique normalisée qu’en menant une politique hostile à l’égard du Maroc ». « C’est tellement vrai que là, nous avons une conférence qui a été convoquée jeudi à Alger avec les pays de la région sur la Libye et que le Maroc n’a pas été associé à ce processus-là », poursuit Mustapha Sehimi, estimant que d’autant plus il y avait d’autres initiatives algériennes avant cette-ci, « mais la diplomatie algérienne a toujours veillé à ce que le Maroc ne soit pas présent et participant, de la même façon que l’Algérie a veillé à ce qu’il y ait une non-participation marocaine pour la question sahelo-saharienne, et c’est là « une constante » de la position algérienne qui se confirme aussi pour ce qui est de la Libye.

Pour expliquer la position Algérienne sur l’organisation de cette conférence régionale qui a eu la particularité d’être une Berlin BIS, n’apportant aucune nouveauté ni d’avancement sur la question libyenne, Mustapha Sehimi affirme que « l’Algérie veut prendre la balle au bond. C’est-à-dire qu’elle veut se repositionner sur la scène régionale et diplomatique en prenant en charge le dossier libyen, qui est non seulement un dossier régional mais aussi international donc se présenter comme un acteur, comme un Etat pouvant peser sur un processus de normalisation en Libye ».

Et d’ajouter que l’Algérie considère qu’elle a une opportunité pour se repositionner alors qu’elle est absente de la scène internationale depuis des mois, voire des années.

« L’Algérie n’a pratiquement plus de politique étrangère à part l’hostilité au Maroc. Elle n’a pas de politique étrangère en Afrique, ni au Moyen Orient. Elle est absente des grands débats internationaux, c’est-à-dire l’environnement, le changement climatique etc., donc la voix de l’Algérie ne se fait plus entendre depuis des années et elle trouve là une opportunité pour rebondir et donner de la voix », détaille l’universitaire.

L’exclusion du Maroc à cause de sa position

Les raisons de l’exclusion du Maroc des deux conférences, restent manquantes alors que le Royaume a été le premier acteur dans la médiation vers la résolution du conflit libyen avec la conférence de Skhirat en 2015. Mais les réactions se sont enchaînées. Ainsi, il y a eu la conversation téléphonique entre le président français Emmanuel Macron et le Roi Mohammed VI juste après le communiqué incendiaire du ministère des Affaires Etrangères marocaines qui exprimait entre autres, l’étonnement de Rabat vis-à-vis du choix des pays participants.

Ces mises à l’écart sans explications, « tout cela est critiquable et prouve qu’il y a des Etats qui ne souhaitaient pas que le Maroc soit présent à Berlin », avance le politologue.

Alors que c’était l’Allemagne qui invitait, «il y a eu des pressions pour qu’elle ne convie pas le Maroc. L’Allemagne seule ne peut pas décider sur un dossier dont elle est éloignée d’autant plus qu’il ne représente pas pour elle des intérêts géostratégiques particuliers dans la région. Donc il y a évidemment eu des pressions » de pays qui ont pesé de leur poids.

« Je pense notamment à l’Algérie, je pense aussi à la Turquie qui n’était pas favorable à la présence du Maroc étant donné qu’il avait pris position contre la décision d’intervention de contingents militaires turcs en Libye », souligne M. Sehimi. Pour lui, il y a forcément a eu convergence d’approches entre l’Algérie, la Turquie et certains pays pour que le Maroc ne soit pas présent à la conférence de Berlin précisément, tandis que la non-invitation du royaume en Algérie s’explique pour des raisons évidentes.

D’autant plus qu’il faut ajouter que le Maroc est porteur d’une vision qui se fonde sur les accords de Skhirat, fait-il remarquer. « D’une manière ou d’une autre, les principes de cet accord s’imposeront même s’ils doivent être complétés, approfondis ou actualisés » ajoute-il, notant qu’il est difficile d’envisager une solution libyenne politique qui mettrait totalement de côté les principes posés par l’accord de Skhirat.

Pour rappel l’accord de Skhirat consistait en l’instauration d’un Etat avec une autorité unique (donc la fin des deux entités qu’il y a actuellement à Benghazi et à Tripoli), l’unification de l’armée, la mise en place d’institutions consensuelles, et enfin, l’instauration d’une période de transition de deux ans pour des élections législatives qui refonderaient sur une base consensuelle les nouvelles institutions libyennes.

« A terme, je pense que la position marocaine va retrouver une visibilité et une opportunité parce qu’on reviendra forcément à l’accord de Skhirat », résume le professeur de droit international au sujet de la non disposition des acteurs étrangers ayant des intérêts en Libye, à savoir la vente d’armes ou encore les hydrocarbures et les zones maritimes, à encourager actuellement une solution politique pacifique.

Laquelle, doit essentiellement passer la consolidation du cessez-le-feu qui n’a pas été respecté cette semaine et ce n’est pas acquis compte tenu des positions des forces du maréchal Haftar qui sont au bord de Tripoli.

« Les perspectives d’une solution paraissent bien incertaines et aléatoires parce que cela suppose qu’il y ait une rencontre entre les deux protagonistes », estime notre interlocuteur. En effet, le maréchal Haftar, l’homme fort de l’Est et le chef du Gouvernement d’union Fayez Al Sarraj refusent de voir et de se saluer. Ils ne sont pas disposés à discuter « parce qu’ils comptent sur une solution militaire qui finira par s’imposer ».

Pour le politologue, la situation reste bloquée à cause d’une situation politique difficile entre autres. « Il faut obtenir qu’il n’y ait pas d’interférences étrangères ce qui n’est pas acquis », dit-il, faisant remarquer qu’il manque les instruments de contrôle du respect du cessez-le-feu, ce qui n’a pas été prévu dans la conférence de Berlin.

Et de conclure: « C’est bien de décider du cessez-le-feu mais encore faut-il qu’il y ait les moyens sur place d’en surveiller le respect par les uns et les autres, et ça pose un certain nombre de questions opérationnelles ».

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