Réseaux sociaux : Où va le Maroc ?

09 Fév 2020 à 12:00 High-tech
Réseaux sociaux : Où va le Maroc ?

Ne pas avoir de présence en ligne est chose quasi impossible aujourd’hui. L’avènement des réseaux sociaux a, certes, permis de réduire les barrières entre personnes et contribuer au tissage de lien d’amitié et autres, peu importe la localisation, mais ceux-ci ont contribué à la démocratisation du partage de contenu en tout genre, parfois, sans intérêt. Actuellement, l’on se retrouve avec une masse importante de personnes, quel que soit leur niveau culturel, qui s’adonnent au partage de publications, dont le contenu dérange  parfois, mais passe sous la bannière de la liberté d’expression.

À se balader sur le Web national, l’on se retrouve face aux tendances du moment, et quelles tendances! En effet, entre des vidéos de « routine quotidienne », dont le simple objectif est de maximiser les vues, synonymes de clics et donc de monétisation, tout en permettant à une certaine catégorie d’utilisateurs d’assouvir des besoins « pervers », et d’autres partageant des messages d’une pseudo conscience politique, le Web made in Morocco démontre quelque part le mode de pensée de la masse populaire. Nous ne disons en aucun cas que la population s’intéresse seulement aux débilités, mais que si l’on devait poser le choix entre une analyse complète du système bancaire et une ménagère mettant en avant ses formes, le choix est vite fait.

Cela dit, comme pour tout phénomène en provenance de l’étranger qui se respecte, le Maroc n’échappe pas à la règle de ceux qui rendent « hommage » aux créations d’origine. Ainsi, les clashs et autres pranks sont de plus en plus monnaie courante, mais l’on n’a pas forcément conscience du mode d’emploi de la chose, puisque l’on se limite souvent à reproduire ce qu’on a vu buzzer quelque part.

Liberté d’expression, oui, mais…

La liberté d’expression a bien sa place dans la société marocaine, mais on ne peut pas se permettre de dire tout et n’importe quoi quand même. En effet, il y’a de plus en plus d’arrestations à cause de publications sur les réseaux sociaux. Ces plateformes représentent, certes, des espaces d’échange et de partage d’idées et autres opinions personnelles, mais l’on devrait toutefois être conscient des limites à ne pas dépasser. Certains individus pensent que tout est permis, ce qui n’est pas le cas, notamment le cas de certains youtubeurs et autres phénomènes du Web. L’objectif est pourtant, plus ou moins, le même : se faire remarquer.

En effet, de nombreux « influenceurs » et autres personnalités du Web, qui ont réussi à trouver une audience, s’adonnent à un partage quasi quotidien de leurs opinions vis-à-vis du système et de sujets d’actualités. Toutefois, certains de ces créateurs de contenu ne disposent pas forcément du savoir et de la conscience suffisante des sujets qu’ils discutent, et se limitent souvent à tirer à droite et à gauche, jouant souvent sur la sympathie de leur audience. Mais l’État est bien là, et il filtre ce qui est partagé sur les réseaux sociaux, ce qui donne des arrestations, notamment le cas de « Moul l’Kaskita » ou du rappeur « L’Gnawi ».

Loin de là, l’autre phénomène est celui des influenceurs sur Instagram, dont bon nombre nous ont expliqué qu’il est un peu difficile de garder une vie privée, dans la mesure où il faut être en contact constant avec son public, sous peine de le voir diminuer, ce qui impact directement leur position auprès des marques avec lesquelles ils réalisent des bénéfices. « Je dois entretenir une bonne image sur mes comptes. Je ne peux pas me permettre d’être filmé en train de boire ou de fumer, ni même de m’amuser librement, car je suis considéré comme influenceur, ce qui veut dire que j’ai un public qui s’identifie à moi. Je dois donc me conformer à une image précise, sous peine de perdre des deals avec des marques », nous a expliqué l’un de ces influenceurs d’Instagram.

Par ailleurs, notre interlocuteur nous a expliqué que, conscients du gain à réaliser sur le Web, certains utilisateurs n’ont pas de mal à créer des personnages et à plier la réalité pour maximiser les vues et les likes sur leurs publications, dans l’espoir de se voir proposer des sponsorings ou même de faire rentrer de l’argent via YouTube par exemple.

Plaire aux autres, mais à quel prix ?

Mais, qu’est-ce qui est vraiment personnel à l’ère des réseaux sociaux ? Le Dr Jaouad Mabrouki, Psychiatre et expert en psychanalyse de la société marocaine et arabe, nous explique que « cela est très relatif et c’est à chaque personne de définir comme elle le souhaite ce qui est personnel pour elle de ce qui ne l’est pas. Ceci veut dire que nous ne devons pas juger les autres selon nos propres mesures. Ceci relève aussi de la liberté individuelle et qui ne peut avoir lieu que lorsque chacun de nous cesse de juger les autres et se contenter de se juger soi-même, ce que nous appelons la remise en question de soi au lieu de remettre en question l’autre ».

Cela dit, le Dr Mabrouki pense que l’objectif de tous ceux qui partagent des publications sur les réseaux sociaux n’est pas forcément de se faire remarquer, mais très certainement pour plusieurs raisons dont la plus importante, notamment « les convictions personnelles et le courage de les exprimer ». Dans ce sens, nous avons fait appel à l’expertise du Dr Mabrouki pour répondre à certaines questions en relation avec ce sujet. Ainsi :

Quelle lecture faites-vous du profil des Marocains sur les réseaux sociaux ?

Les réseaux sont un miroir du marocain dans sa douleur, sa frustration, mais aussi dans ses rêves. Un miroir de l’instabilité de sa personnalité (chaque jour porte un masque différent), de l’insuffisance de sa confiance en soi et de son immaturité émotionnelle. Les réseaux expriment aussi le profil compétitif du marocain et destructeur sabotant toutes les opinions révolutionnaires par rapport à tous les tabous sociaux et religieux et paradoxalement il publie ou like des story ou des photos à la limite érotiques. Aussi, je trouve le marocain moqueur et en quête de toute occasion pour se moquer de l’autre.

Peut-on encore avoir une vie privée à l’ère du digital ?

Là aussi c’est très relatif, car seule chaque personne est apte de dessiner ce qui est privé pour elle, sans imposer ses propres limites aux autres. Cacher ses cheveux, son corps, son visage par le voile ou le khimar relève de la vie privée pour certaines personnes, alors que pour d’autres c’est tout à fait le contraire.

Il est difficile d’établir une règle générale, et heureusement que ceci est impossible. Mais je respecte celui qui considère la publication de sa photo en train de travailler ou de manger, chose qui relève de sa vie privée. De même je respecte celui ou celle qui publie des photos dans des situations osées, tout aussi bien que comme respirer de l’air.

Que pensez-vous de l’intervention de l’État concernant certaines publications qui dérangent sur les profils personnels de certains utilisateurs, qui parlent de liberté d’expression ?

La liberté d’expression ne peut pas être conditionnelle dans un pays qui veut être démocratique. Ce que je veux dire, d’une part, c’est que chacun de nous est libre de dire ou de publier ce qu’il veut. En revanche si une personne (ou un groupe de personnes) trouve qu’elle est atteinte ou lésée par une telle publication, c’est à elle et à elle seule (ou son tuteur) de décider de poursuivre ou non le responsable.

D’autre part, si nous sommes dans un pays démocratique, n’importe quel citoyen marocain est censé être libre d’exprimer ses opinions contre la constitution, contre la religion, contre le gouvernement. La démocratie accepte la critique et d’avoir des opinions différentes. Malheureusement le marocain est immature et confond toujours le poste qu’il occupe avec sa personne morale.

Si par exemple, j’exprime mon avis sur un tel ministre, sur une telle loi, sur un tel point de la constitution, à priori je suis sensé critiquer le rôle du ministre et non le ministre, la loi et non la personne du législateur. Raison pour laquelle une opinion est considérée comme une insulte. Mais généralement ceci est confus dans l’esprit du citoyen et du décideur ou du politicien, ainsi la démocratie est mise de côté et l’Ego du pouvoir se dresse en barricadant la liberté individuelle et encore une fois de plus un pas en arrière. Critiquer et exprimer librement son opinion n’est pas une insulte !

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