Driss Aissaoui : La Conférence de Berlin, un hold-up du processus politique né au Maroc

19 Jan 2020 à 10:47 Politique
Driss Aissaoui : La Conférence de Berlin, un hold-up du processus politique né au Maroc

Une conférence internationale s’ouvre ce dimanche à Berlin pour se pencher sur la crise libyenne. Nombre de pays ont été conviés à ce conclave, sauf les plus concernés, à savoir la Tunisie, le voisin immédiat qui accueille des milliers de réfugiés libyens et le Maroc qui avait parrainé le processus ayant débouché sur l’accord de Skhirat, le premier à avoir été initié pour résoudre cette crise et préserver les intérêts d’un peuple meurtri.

Pour le politologue Driss Aissaoui, il s’agit là « d’un véritable hold-up du processus politique né d’une dynamique régionale et dans lequel le Maroc était aux premières loges, mais là avec ce +détournement+, il y a un certain nombre de puissances qui veulent absolument avoir une part du gâteau libyen, et je pense en premier lieu à la Turquie ».

« On pourrait comprendre la présence de certains pays de l’union européenne, comme l’Italie concernée par la problématique de l’immigration libyenne, mais l’Allemagne c’est un peu plus loin », estime notre interlocuteur. Et ces pays, bizarrement invités, dit-il, « n’ont pas la même sensibilité que les pays de la région ont de cette dynamique ».

Et partant, poursuit le politologue, « la réaction du ministère des Affaires Etrangères et de la coopération a été prompte et tout à fait réaliste, dans ce qui est devenu aujourd’hui la marque de fabrique de la diplomatie marocaine ».

« Il n’y a plus de tergiversation à chaque fois que les intérêts du Maroc se trouvent être mis en équation, particulièrement quand il s’agit d’un dossier comme le dossier libyen », explique-t-il.

Accord de Skhirat

Et de rappeler que « le Maroc a été parmi les premiers, sinon le premier, à prendre à bras le corps la problématique libyenne, à offrir un terrain de dialogue et de concertation pour toutes les parties libyennes sans exclusive, et que pendant des mois et des mois ce débat, ce dialogue, s’est poursuivi ici et le premier accord concret qui a de l’impact sur le terrain a été conclu à SKhirat ».

Depuis lors, ajoute Driss Aissaoui, « beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. On sait bien qu’il y a beaucoup d’acteurs qui se sont intéressés à la région libyenne et ceci en parfaite corrélation avec les nouveaux rapports de force qui s’établissent au niveau de la région du Moyen-Orient que ce soit en Syrie, en Irak ou en Iran ».

Il estime à cet égard qu’ « au vu du choix de ceux qui participeront à la conférence de Berlin, ça me donne l’impression que l’on revient à la conférence de Berlin qui avait réuni l’empire ottoman dans un autre siècle».

Pourquoi Berlin ?

Pour notre interlocuteur, « Berlin essaie de se positionner non seulement sur le Maghreb, mais sur l’Afrique de manière générale. N’oublions pas que l’Allemagne a une initiative pour la coopération au niveau de l’Afrique parce qu’elle veut absolument que dans les nouveaux partages des zones d’influence au niveau international, que l’Allemagne soit présente dans ces eaux-là ».

Cela aide les Allemands et leur donne une entrée en matière en ce qui concerne le contrôle de la région par la suite.

Ingérence et positionnement

Tout est donc une question de positionnement, faisant fi de l’enjeu premier de cette crise, à savoir la population libyenne dont le sort est « mis entre parenthèses » dans ce rapport de forces.

A contrario, explicite Driss Aissaoui, le Maroc a abordé la question libyenne dans une toute autre logique. Il y est allé avec une volonté, et des directives claires : « Pas d’interventionnisme et pas d’ingérence dans les affaires inter-libyennes ».

C’est ce qui dérange apparemment, poursuit-il, «surtout l’Algérie, qui a essayé à maintes reprises de +récupérer+ la question libyenne mais sans trop de succès, et quand le Maroc a eu le succès qu’il a connu par rapport au premier accord qui a été signé, ça a été quand même une première et ça n’est pas fait pour plaire aux autres ».

Finalement, dit notre interlocuteur, « le Maroc a eu raison de faire connaître son mécontentement et sa réprobation de ces agissements et à attirer l’attention sur cet opportunisme, le plus criant que l’on puisse voir sur des affaires qui concernent la destinée d’un peuple et d’une nation ».

Partage de gâteau

« Actuellement on est en train de parler de la Libye comme si c’était un jeu électronique, comme si les morts qui tombaient chaque jour en Libye ne sont pas des âmes, comme si les jeunes qui sont aujourd’hui tués, ne comptaient pas. Le retard que prend la Libye en termes de développement hypothèque l’avenir de tout un peuple. Personne ne s’y intéresse. Ils ne pensent qu’au gaz, qu’au pétrole et quelle sera la part de chacun », déplore Driss Aissaoui.

Et le Maroc, fait-il valoir, refuse de tremper dans ces complots, car « il a une politique au niveau du Maghreb, particulièrement pour le cas de la Libye, dont il a toujours défendu l’intégrité et évité toute ingérence dans ses affaires internes, et ses responsabilités de voisinage, il les a assumées aux premiers temps du conflit, au moment même où les libyens en avaient besoin ».

Le Maroc proteste, la Tunisie décline

Rappelons que le Royaume a exprimé, samedi, son profond étonnement quant à son exclusion de la conférence prévue le 19 janvier à Berlin, en Allemagne, au sujet de la Libye.

Un communiqué du ministère des Affaires Etrangères, de la Coopération Africaine et des Marocains Résidant à l’Etranger, a dans ce sens relevé que Rabat « a joué un rôle décisif dans la conclusion des accords de Skhirat, qui sont, à ce jour, le seul cadre politique – appuyé par le Conseil de Sécurité et accepté par tous les protagonistes libyens – en vue de la résolution de la crise dans ce pays maghrébin frère ».

Affirmant ne pas comprendre « ni les critères ni les motivations qui ont présidé au choix des pays participant à cette réunion », Rabat a réitéré son « engagement aux côtés des frères libyens et des pays sincèrement intéressés et concernés, afin de contribuer à une solution à la crise libyenne ».

De même, la Tunisie, pays frontalier de la Libye et comptant parmi les premiers concernés par la crise qui y sévit, a été conviée à la dernière minute, poussant le président Kais Saied à décliner l’invitation.

La Tunisie a rejeté, samedi, une invitation tardive de la part de la chancelière allemande, Angela Merckel, pour prendre part au congrès de Berlin pour la Libye, prévu dimanche 19 janvier.

« La Tunisie se trouve dans l’impossibilité de participer à cette conférence en raison de l’invitation, parvenue tardivement, et de la non-participation aux réunions préparatoires de la conférence qui se sont tenues depuis le mois de septembre dernier », a fait savoir le ministère tunisien des Affaires étrangères dans un communiqué.

Et d’ajouter que « la Tunisie avait pourtant insisté à ce qu’elle soit en tête des pays appuyant tout effort international qui prend en considération ses intérêts ainsi que ceux du peuple libyen frère » .

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