Chegraoui: le Roi est le seul à penser Afrique, le gouvernement ne suit pas

01 Jan 2020 à 08:27 Société
Chegraoui: le Roi est le seul à penser Afrique, le gouvernement ne suit pas

L’Afrique peut se prévaloir d’une jeunesse dynamique, ambitieuse et curieuse qui représente plus de 60% de la population globale du continent et un peu plus de 40% de la population active, selon les dernières estimations des Nations Unies. Une jeunesse qui n’est pas formée dans le bon sens et dans les bons métiers de demain qui lui permettront de servir le continent.

Mais pas que ! L’Afrique déborde pareillement de potentiels et ressources minières et agricoles importants, avec une main-d’œuvre qui reste moins couteûse. Toutefois, l’occasion ne s’offre pas souvent aux peuples africains pour exploiter ces ressources dans le bon sens. Faute de gestion, de volonté politique?. Ce qui mène à plusieurs conflits et la fuite des potentiels humains créatifs vers l’Occident.

Khalid Chegraoui, Professeur d’Histoire et d’Anthropologie Politique à l’Institut des Études Africaines, Université Mohammed V, se livre à Hespress Fr, sur le sujet, affirmant d’emblée qu’au Maroc, seul le Roi Mohammed VI est conscient de ce potentiel, d’où les chantiers qu’il a lancés dans ce sens, « mais les responsables gouvernementaux ne suivent pas« .

L’Afrique c’est l’avenir. Où en est le Maroc dans cette vision, notamment sa jeunesse ?

En 2050, le 1/4 de la jeunesse mondiale sera africaine. Et ce dont on a besoin, c’est des cerveaux et des bras. Les ressources naturelles et tout ça c’est du périssable. L’essentiel c’est l’esprit, le savoir et les bras de travail, et c’est la jeunesse qui va le faire. Ce sont les jeunes qui changent le monde. Ce sont les jeunes qui font les révolutions, ce sont les jeunes qui ont l’audace de changer les choses et de ne pas rester cloîtrés dans les rêves d’antan et ça, c’est l’Afrique et c’est l’avenir du monde.

Aujourd’hui tout le monde cherche à s’accaparer le continent africain sauf les Africains qui sont en train de vouloir partir à l’extérieur, mais tout monde, les Asiatiques, les Européens se mordent les doigts aujourd’hui de ne plus avoir les moyens de leur politique extérieure pour reconquérir l’Afrique par ce qu’ils sont restés dans des modèles post-coloniaux. La Russie est en train de revenir en Afrique, la Turquie est en train de s’investir énormément en Afrique aujourd’hui à travers plusieurs modèles, et nous, africains, on est en train de voir ailleurs alors qu’on a eu la chance au Maroc d’avoir quand même une politique africaine, mais royale.

Le grand problème, c’est qu’on n’a pas vraiment de politique gouvernementale. On a le Roi qui pense Afrique. On a les banques et les grandes entreprises marocaines qui pensent Afrique ainsi qu’une petite partie de l’establishment intellectuel qui pense Afrique, mais le reste pense Europe, pense monde arabe.

Aujourd’hui à part l’université de Ben Guerir de l’OCP qui pense Afrique et pense atlantique ou l’institut sud-africain Mohammed 5, Akhawayn aussi qui ont un master Afrique extraordinaire, même les partis politiques ne sont plus dedans à part l’USFP à travers l’international socialiste.

L’UMT qui avait des relations extraordinaires avec le continent africain aujourd’hui est cloîtrée dans son petit monde maroco-marocain. Les autres partis sont beaucoup plus avec le monde arabe. Même la Méditerranée, on est en train de la perdre et il n’y a pas que la France en Méditerranée, il y’a l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, la Turquie qui jouent un grand rôle.

Aujourd’hui on a un institut d’arabisation qui aurait pu être un institut du monde arabe. Comment comprendre ce qui se passe aujourd’hui au Liban ? Personne ne se pose la question. Comment comprendre les évolutions qui se passent en Turquie ? Personne ne se pose la question. L’avenir du conflit arabo-israélien? Personne ne se pose la question aujourd’hui. Il faut commencer à penser Méditerranée, en replongeant dans le continent africain.

Parce qu’il y a aujourd’hui hui que les majors de l’économie qui y pensent car ils y voient leur intérêt. D’accord ! Mais le reste où est ce qu’il est ? Et là, la question va se poser de manière extraordinaire, parce qu’en revalorisant notre politique étrangère, en revivifiant ce Maroc africain. Là c’est l’avenir. Parce qu’il y’a deux cents millions d’hectares de terres arables non encore exploitées en Afrique.

Juste en Afrique de l’Ouest, 85% des zones rurales n’ont pas d’électricité. Quel marché alors ! Et tout ça ce sont des opportunités pour la jeunesse et pour les Etats africains, mais il faut qu’ils y pensent en termes de beaucoup plus d’intégration, de production, de savoir et de production de sens.

Cependant, il va falloir former cette jeunesse dans les métiers et les techniques de demain …

Il va falloir prendre un temps d’arrêt et réfléchir, et on ne peut pas réfléchir tout seul dans son bureau, là où on prend la décision !

Il faut réfléchir aussi avec les bases. Descendre parler avec les étudiants, même si on n’arrive pas parfois à dire, voilà il y’a trop de courants. Mais c’est bien d’avoir des différences, c’est extraordinaire et enrichissant. Parler aussi avec le corps enseignant, le corps administratif, voir les problèmes du terrain, du dessous, parler avec la société, ouvrir des débats sérieux et par la suite sortir avec des idées et autres modèles de réévaluation de tout le système.

Parce qu’aujourd’hui, oui on va mettre en place une loi-cadre sur l’enseignement-formation, mais comment est-ce qu’on la met en place ? Est-ce qu’on a discuté avec le professeur, qui a aujourd’hui, plus de 700 étudiants dans un amphithéâtre?. Il faut voir certaines facultés où on a plus d’un millier d’étudiants, où on décide d’ouvrir des CHU où on n’a pas de professeurs ni de matériel.

On a des universités de médecine où on n’a pas de CHU. Le problème de l’université privée de Rabat, c’est qu’on a donné l’autorisation à une université privée d’ouvrir, mais il n’y avait pas de CHU.

Le grand problème aussi se pose dans d’autres universités marocaines c’est qu’on ouvre des spécialités, où il n’y a pas d’encadrants. Il y a même des universités de droit où on a ouvert une spécialité mais il n’y pas d’encadrement. Il n’y a même pas assez de locaux.

Prenons par exemple l’université d’Agadir, ils sont vraiment dans la jungle. Il n’y a pas assez de locaux pour supporter le nombre excessif d’étudiants. Et on a besoin d’encadrants, il faut recruter beaucoup d’encadrants et aujourd’hui une bonne partie va partir à la retraite. D’ailleurs beaucoup sont partis et le reste va partir prochainement.

Les ressources humaines pour les remplacer sont-elles disponibles ?

Il fallait y penser avant, pour les former, pour les recruter, pour les intégrer, mais jusqu’à maintenant je ne pense pas qu’on a pensé à ça. Et puis il y’a la fuite des cerveaux. Tout le monde le sait. Les meilleurs sont recrutés ailleurs. Et aujourd’hui moi je vous garantis si on reprend le système du départ volontaire, beaucoup de cadres vont partir. Et s’il n’y avait pas le sentiment nationaliste chez certains, entre autres, pas mal de postes nous sont offerts au Moyen-Orient ou encore aux Etats Unis et au Canada.

Et les États-Unis, c’est ouvert aujourd’hui aux Africains. Avec notre savoir africain, notre savoir de l’arabe, notre savoir de l’Islam et de l’Islam politique, on nous ouvre pas mal de portes à l’étranger.

Au même moment, nous avons une opportunité de travailler avec nos confrères africains, de retravailler avec nos amis sénégalais, de retravailler avec nos amis d’Afrique du Sud, même s’il y a des problèmes politiques. Mais, il y a des possibilités extraordinaires de travailler ensemble et de mettre en place de nouveaux projets de développement de ce continent.

Moi je dis, l’avenir c’est dans la discussion, faire confiance à la jeunesse, écouter un peu plus la jeunesse, faire un travail culturel afin de faire comprendre aux gens les choses convenablement. On ne peut pas imposer des lois, et des dictâtes aux gens. Et ça, c’est un travail qu’on peut faire à travers les médias, et les nouveaux systèmes de communication qui sont les réseaux. Et surtout écouter et faire confiance aux gens, et surtout la jeunesse africaine et l’intégrer dans la prise de décision, car elle a beaucoup à dire.

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