Libertés individuelles: A coeur ouvert avec Sonia Terrab

22 Oct 2019 à 12:50 Société
Libertés individuelles: A coeur ouvert avec Sonia Terrab

«Nous sommes hors-la-loi. Nous violons des lois injustes, obsolètes, qui n’ont plus lieu d’être. Nous avons eu des relations sexuelles hors mariage. Nous avons subi, pratiqué ou été complices d’un avortement». Ce sont là les premières lignes du manifeste co-rédigé par la romancière Leila Slimani, et la scénariste et journaliste, Sonia Terrab. Le but? Dénoncer des lois « liberticides » qui incriminent notamment les relations sexuelles hors mariage et l’avortement.

Deux actions qui sont punies par le Code pénal marocain de prison, et qui, selon les signataires du manifeste, relèvent des libertés individuelles et du droit de chaque citoyen (e) adulte de disposer de son corps.

Le manifeste, dont le nombre de signataires a atteint les 12.000 depuis son lancement fin septembre, exprime haut ce qu’un grand nombre de Marocains pense bas. Un débat sur les libertés individuelles a été ouvert, cette fois-ci, de manière plus réfléchie et structurée, dans le sillage de l’affaire de la journaliste d’Akhbar Al Yaoum, Hajar Raisouni.

Jointe par Hespress Fr, l’artiste et initiatrice du « Collectif 490« , Sonia Terrab s’est confiée à nous à coeur ouvert sur ce débat sociétal, sur les libertés individuelles en général, mais notamment au Maroc où la société demeure quelque peu conservatrice sur certains points.

Hespress Fr: Que signifie pour vous ce débat sur les libertés individuelles ? 

Sonia Terrab : L’idée c’est que nous, ce qu’on voulait dès le départ quand on a lancé le manifeste, d’ailleurs c’est clairement exprimé dans le manifeste, c’était de provoquer un débat qu’on juge nécessaire et indispensable en ce moment. Parce qu’au Maroc ça fait des années, surtout avec les réseaux sociaux, qu’on se prend des scandales sexuels au visage pendant deux ou trois mois, de manière très régulière. Chaque été, on a un scandale encore plus grand que celui de l’été d’avant. Et donc d’habitude, on s’indigne sur les réseaux sociaux, on se sent mal pendant deux trois jours et on se disperse et après on passe à autre chose.

Et là, on s’est dit, maintenant on ne va pas passer à autre chose. Maintenant on va dire stop, on va s’organiser pour que ça cesse parce qu’on n’en peut plus de détourner le regard, d’ignorer cette réalité. On n’en peut plus de nous sentir aussi coupables et de vivre dans la peur et la honte et en même temps ressentir la souffrance de toutes ces jeunes femmes, en particulier celles de ce pays qui souffrent au quotidien de la violence sexuelle qui est due aussi au fait qu’il y ait des lois comme ça.

C’est-à-dire que la frustration et la violence sexuelles c’est aussi le résultat de ces lois-là. Et les hommes sont tout autant victimes du patriarcat. Attention ! Le patriarcat fait que les hommes aujourd’hui sont dans cette virilité obligée qui les fragilise énormément. Moi je considère que l’homme marocain est un être très fragile.

Mais c’est les femmes qui souffrent le plus. Non seulement elles souffrent dans leur corps, mais en plus de ça elles souffrent dans le regard de la société, de leur entourage, de leur famille, dans leur vie quotidienne. Une femme aujourd’hui qui subit ces lois, peut-être qu’elle va se retrouver en prison ou poursuivie en justice. Eh bien demain sa famille la mettra au banc de la société. La société va complètement la marginaliser alors qu’un homme peut continuer sa vie plus normalement.

Vous avez commencé avec le manifeste « hors la loi » qui a atteint les 12.000 signataires. Hajar Raissouni a été libérée. Quelle est la prochaine étape dans votre lutte ?

Alors aujourd’hui c’est très simple. Nos prochaines actions ont les a bien définies dans notre communiqué des 10.000. On a fait deux courriers. Un au procureur général près de la Cour de cassation, Mohamed Abdennabaoui, pour lui demander qu’il y ait un moratoire sur ces lois. C’est à dire qu’elles ne soient plus appliquées, outre l’abandon de toutes les poursuites relatives aux dossiers liés aux relations sexuelles hors mariages, l’avortement et l’adultère.

On a aussi adressé une lettre aux médias, c’est-à-dire les instances de médias, la HACA, les télévisions nationales, les radios pour leur demander d’installer le débat dans la durée et de dédier un créneau spécialisé à ce débat-là. Il ne faut plus que ça soit épisodiques, mais vraiment installé dans la durée, au quotidien ou hebdomadaire, et que plusieurs personnes soient invitées pour débattre sur les ondes marocaines. Des personnes différentes, pour qu’on puisse pénétrer dans les foyers marocains et dans les zones plus reculées qu’on ne touche pas forcément via internet. Et la troisième action, et qu’on prépare une pétition qu’on va déposer au Parlement pour qu’il puisse débattre de cette question et préparer aussi un projet de loi dans la foulée si cette pétition ne marche pas.

Et en gros, l’idée pour nous aujourd’hui c’est de nous saisir de tous les outils offerts par la constitution en tant que citoyen tout simplement. Parce qu’aujourd’hui, la nouvelle Constitution nous offre plein d’outils. L’idée c’est de nous en saisir et de nous en emparer en tant que citoyens pour aller de l’avant. Et ce n’est que comme ça qu’on peut avancer en tant que pays. Parce que si aujourd’hui en s’empare de quelque chose en tant que citoyen et qu’on y arrive, demain on pourra s’emparer d’autres choses. Et ça veut dire que notre voix en tant que citoyennes et citoyens compte, et ça veut dire que les Marocains finalement vont peut-être reprendre espoir et c’est tout ce qu’on demande.

Est-ce que vous avez senti une quelconque aide de la part des institutions de l’Etat: Justice, parlement, partis politiques… ? 

Bien sûr. Pour ce qui est des partis politiques, et faut-il le rappeler, les parlementaires représentent le peuple et non leurs partis. C’est le peuple qui les a élus. Ils ont là pour représenter la voix du peuple. Et si nous aujourd’hui en tant que citoyens on met la pression, on met la pression aussi en tant que Marocains avant tout. Maintenant, le fait que des parlementaires se soient saisis de l’affaire, c’st bien. Sachant que des partis avaient déjà prévu de déposer des amendements dans ce sens, parce que ce débat existe depuis pas mal de temps. Nous, ce qu’on a fait, c’est de mettre plus de lumière dessus. On a secoué un peu le « cocotier », mais ce débat existe depuis pas mal de temps.

Donc aujourd’hui les parlementaires en discutent de manière encore plus enthousiaste, et on aimerait qu’ils y aient encore plus de parlementaires qui s’en emparent, qu’il y ait une vraie coalition de la gauche autour de ces sujets. Et ce n’est que comme ça qu’on va y parvenir, avec l’aide des institutions forcément. Nous, on est là, en tant que mouvement citoyen pour justement mettre la pression sur les institutions ou nous mobiliser suffisamment pour nous faire entendre pour que ces institutions aussi entendent notre message.

Vous réalisez aussi qu’il y a une grande catégorie de Marocains qui restent conservateurs. Êtes-vous conscient de cet aspect-là ?

Déjà, ce qu’il faut savoir, juste par rapport à l’article 490, il n’existe dans aucun autre pays arabe à part les pays du Golf et la Mauritanie. Il n’existe pas en Algérie, en Égypte, en Tunisie. Donc cet argument de « nous on est des musulmans, etc » il n’existe pas. Ça, c’est le premier point. Le deuxième point est qu’aujourd’hui, dans toute l’histoire du monde entier en termes de droits de l’homme, les minorités ont le droit de parole et c’est aux minorités de se battre pour qu’il y ait une vraie démocratie. Comme disait Albert Camu, « La démocratie ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité ».

Et, l’idée aujourd’hui, sde dire que les Marocains qui constituent cette société civile, et qui sont des Marocains progressistes et qui sont dans cette volonté aussi de vivre dans un Maroc meilleur, que leur voix soit entendue. Parce que si on reste dans cette logique de « non, la majorité est conservatrice et religieuse », on ne va jamais avancer. Au contraire, il faut montrer qu’on peut être une locomotive pour ce pays dans ce sens-là. Et la plupart des gens qui ont signé le manifeste « Hors la loi » sont des conservateurs, parce qu’ils nous ont dit « on est contre les relations sexuelles hors mariage et l’avortement, mais personne n’a le droit de toucher à ma vie privée, c’est entre Dieu et moi. L’état n’a rien à y faire».

Maintenant, concernant surtout les jeunes, je reçois des centaines de messages qui me disent la même chose. Indépendamment des convictions religieuses, indépendamment de la mentalité, etc, il y a quelque chose qui est très important qui est le respect de la vie privée, le respect de la personne, le respect de son intégrité morale et physique. Et je pense que c’est ce point de convergence précis qu’on a entre progressiste et conservateurs aujourd’hui.

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